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Je lis avec un vif intérêt ces portraits des grandes figures du Château : nombreux sont ceux que j'ai connus et que j'ai vus de près. Pour ce qui concerne le Père Cartier que je n'ai connu qu'une année (1950-1951), je voudrais apporter un petit témoignage. Je peux dire que j'ai assisté à sa mort. C'était en effet le 16 août 1951 et il y avait une colo au Château. Ce soir-là nous étions rassemblés dans la grande salle d'étude. Le père Cartier est monté à la chaire qui était en temps ordinaire occupé par le surveillant. Il a prononcé le mot du soir. Puis il est descendu, il a fait quelques pas, a tourné sur la droite pour se diriger vers la sortie ; il a fait encore un ou deux pas et il est tombé, d'un coup. Les salésiens qui étaient là, en particulier
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Jérôme Muré
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Victor Mosser
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Victor
Mosser et Jérôme Muré, se sont précipités et je les vois encore le
transportant avec difficulté. hors de la salle. Ces deux images me sont
restées : ce grand corps qui s'écroulait en un instant, ce petit groupe
qui sortait de la salle ; la stupeur et le silence des enfants qui assistaient
à la scène Le lendemain matin, au lever, on nous a fait part de la
nouvelle. Il me reste peu de choses de l'enterrement à Saint Martin. C'est le père
Cartier qui m'avait accueilli le 1er octobre 1950 exactement. Je me souviens de
lui comme d'une personne qui faisait souvent preuve d'un humour qui n'avait rien
d'agressif. Je débarquais dans un univers que je ne connaissais pas, que je
n'imaginais pas, et pendant toute ma première année, il m'a pas
cessé de me donner le sentiment d'être en sécurité. Il était, dans tous les
sens du terme, un père, plus lointain, ou plutôt, si j'ose dire, un
peu au-dessus de mes professeurs, qui étaient plus jeunes : ils s'étaient
pour ainsi dire réparti les rôles. Le père Cartier : un vrai directeur qui
unissait la bonté et le sourire à l'autorité.
Décidément ce site est un beau succès.
Edgard Pich
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Je faisais partie- comme toi - de la même promo et avions appris ce décès lors de la rentrée. Ce fut pour moi la première fois que j'apprenais la mort d' un père. et d'un prêtre.. et je me sentais, également, orphelin.
Nous avions gardé très longtemps cette précieuse image du Père Cartier dans nos livres de messe. J’essaie de retrouver mes sentiments de jeune adolescent de cette époque héroïque : Je pensais qu’un prêtre comme le père Cartier ne pouvait mourir : il appartenait à la race des géants, ou des demi-dieux qui côtoyaient l’immortalité : - nous incarnions sa pensée. Son image et sa présence faisaient de nous ses enfants spirituels et Il ne pouvait plus nous abandonner.
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De g. à drte :P.Michalon-P.Guigou_P.Calvi-P.Allouard-P.Cartier-P.Adt – P.Zilliox Année 1948 – 1949- (photo partielle) |
Durant l’année précédente, j’avais souvent observé l’attitude du Père lors du mot du soir, avec sa main pressant parfois fortement sa poitrine et avec du mal à reprendre son souffle. C’est bien après que je me suis souvenu de cette attitude et me fit comprendre tout ce calvaire silencieux qu’il avait enduré sans rien dire. Comportementalisme révélateur d’un patient qui me guida peut-être sur la route du médecin que j’allais suivre et devenir toute ma vie.
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Je repense aujourd’hui à cette promotion de 1951 – 1952, qui avait connu, avec la sixième du Père Mosser – comme toi cher Edgard – ce Père Cartier. Tous ces garçons ont certainement éprouvé ces mêmes sentiments qui ont animé toute leur vie et qui se souviennent eux aussi cette époque héroïque qui fit de nous des jeunes chevaliers. C’est à eux que je m’adresse en copiant cette photo de cette classe de cinquième ( avec le père Demonthoux ) – celle qui suivit la classe de sixième du père Victor. Je repense aux frères Lavergnole, Paul Henri de Kerangal, Cherbland, Jacquemont, Gagne, Geourjon, Charly, Robert, Schmitt, Bartholomi, Mermet, Buisson, Jacques et Renaud Palluat de Besset, Dulac, Mazet, le chevalier Bayard etc.…Et bien d’autres encore dont je n’ai pas pu déchiffrer la signature cryptographiée au dos de cette photo de classe.
Et toi, Edgard, qui n’était pas sur cette photo des anciens de la sixième du Père Mosser et de notre regretté Séraphin Cartier, tel un aigle impérial, tu allais survoler cette cinquième pour aller directement sur le perchoir supérieur de la quatrième.
Que sont devenus tous ces preux chevaliers qui ont connu le père Séraphin ? Ont-ils tous réussi ce « passage » difficile de l’initiation ou ce qui selon la terminologie aristotélicienne représentait le « véritable passage de la puissance à l’acte », et non, selon Carnot, une simple « compensation d’erreurs »?.
Je m’interroge aujourd’hui sur cette époque héroïque et sur la métamorphose de ces camarades qui ont approché ce grand guide spirituel qu’était Séraphin Cartier.
NOTE sur le Père CALVI: adressée par Jacques Passot:
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Le "Père"
CALVI était d'origine Italienne, coadjuteur salésien depuis l'âge de seize
ans, il avait vécu en Italie, puis en Belgique, mais de bonne heure, il était
venu en France : c'était en 1907. En 1924, il était affecté à la maison du
Château d'Aix qu'il ne devait pas quitter jusqu'à sa mort : 31 ans, un beau
record ! Pendant longtemps il forma ici quelques apprentis; le Château eut
ainsi, à côté de ses classes secondaires, sa minuscule section
professionnelle. Tailleur, M. CALVI connaissait et aimait son métier. C'est lui
qui, durant de nombreuses années, eut mission de préparer les soutanes de je
ne sais combien de générations de novices. Jusqu'à la fin de sa vie, il
affectionna de faire du neuf.
Mais malgré
sa compétence technique, il était trop bon religieux pour faire la moue devant
les petites besognes. Ces dernières années, surtout, il a passé plus d'heures
sur des fonds de culottes à rapiécer que sur des pièces de drap neuf..... Il
assumait aussi dans la maison une foule de tâches obscures dont il s'acquittait
avec la régularité d'une horloge : soin de la cave, distribution du linge,
conservation des couvertures, rapiéçages
des matelas, arrangement des greniers etc. Ce souci de s'acquitter
ponctuellement et soigneusement des travaux les plus obscurs, souci qu'il garda
jusqu'à la dernière limite de ses forces, ne peut s'expliquer que par une vie
intérieure véritable.
Son travail était tout obscur. Sa vie intérieure était toute cachée aussi, bien dans le style de Saint Joseph, son patron de baptême et son modèle. Ce qui en transparaissait au dehors, c'était une régularité indéfectible aux exercices de la Communauté. Son pas un peu lourd descendant le matin le petit escalier de bois qui conduisait à sa chambre pouvait servir aux confrères de signal et d'appel : c'est lui qui ouvrait la chapelle cinq minutes avant l'heure de la méditation.
Il avait
aussi ses habitudes personnelles de piété
auxquelles il était très fidèle. Chaque dimanche après-midi, il trouvait un
long moment pour se recueillir dans la chapelle et y faire généralement un
chemin de croix ou bien y lire les vêpres du jour. Il affectionnait la
pratique, chère au vénérable Don RUA et à St Dominique, des neuf offices en
l'honneur du Sacré Cœur de Jésus.
Quand on l'envoyait quelques jours en Italie revoir un peu les siens, il notait jour par jour et presque heure par heure ses moindres allées et venues, sans doute dans le dessein d'en rendre compte à son retour à ses supérieurs : ses journées commençaient régulièrement par la méditation et par la messe dans quelque lieu de pèlerinage ou dans la chapelle de la maison salésienne locale; au cours de visites rendues à sa parenté, il lui arrivait bien souvent de rendre des services de sa compétence en réparant par exemple les pantalons de ses neveux; le soir, il récitait le chapelet avec sa sœur et parfois avec quelques voisines, ou même, il s'attardait dans quelque sanctuaire à réciter son rosaire en entier.
Le petit
carnet sur lequel il notait chaque année ses réflexions de retraite, c'est
avec émotion que je l'ai feuilleté après sa mort. J'y ai vu l'effort tendu
d'une âme assoiffée de pureté et d'union à Dieu dans l'obéissance. Je n'y
ai pas relevé la moindre trace de complaisance en soi-même, j'ai éprouvé au
contraire l'impression de me trouver en présence d'une conscience très sévère
à l'égard d'elle-même, très attentive à se contrôler, j'ai pu y suivre des
efforts de purification et de vie intérieure se prolongeant pendant des années,
pendant toute une longue vie religieuse toujours dans la même direction,
toujours suivant les mêmes moyens ascétiques.
Ce confrère si modeste et si effacé avait su se faire aimer de tous dans la maison. Nos anciens élèves, quand ils nous rendaient visite, aimaient bien à saluer dans la vieille cour de leur Château d'Aix "le bon Père CALVI" qui se souvenait toujours de chacun, même après des années et s'amusaient à se faire redire leur numéro de linge, et il était rare que sa mémoire fût prise en défaut.
Ces dernières années, il avait un peu vieilli. Le Bon Dieu lui avait envoyé, pour achever la purification de sa belle âme, une bien pénible épreuve : une surdité qui était allée croissant et qui l'isolait de son entourage. Il lui était très dur de ne pouvoir entendre presque aucune prédication, aucun mot du soir, tout au plus le texte de la méditation si l'on avait la précaution de se mettre juste à côté de lui pour en faire la lecture. Au réfectoire, il ne pouvait prendre part à aucune conversation, de sorte qu'au sein même d'une communauté nombreuse, il vivait, un peu par la force des choses, dans une solitude pénible pour lui qui avait été doué d'un naturel plutôt jovial et qui avait un sens communautaire particulièrement aigu.
Par deux
fois, ces toutes dernières années, il avait été gravement malade et ses
forces en étaient sorties diminuées, son pas s'était fait plus traînant et
sa silhouette s'était un peu voûtée. Mais il avait su garder la seule
jeunesse que les âmes saintes peuvent ne pas perdre, la jeunesse du cœur.
Cette dernière se manifestait par la bonté de son sourire, la délicatesse de
ses manières et par l'enthousiasme que suscitait toujours en lui tout ce qui
intéressait l'Eglise et la Congrégation.
Il est mort
le 30 mars 1955, à la veille de son 78ème anniversaire. Frappé d'hémorragie
cérébrale le samedi précédent, alors qu'il achevait sa modeste tâche
hebdomadaire, la distribution du linge dans les dortoirs, il avait agonisé près
de cinq jours sans donner de signes extérieurs de connaissance.
(Article paru dans "le Echos du Château d’Aix" de fin 1956 et rédigé par le Supérieur de l'époque)
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