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Ces Salésiens qui ont marqué notre Château

UN ÉDUCATEUR HORS DU COMMUN : LE PERE CAU 1880-1930

Le Père CAU en1929

Le Père Auguste CAU, si, malheureusement, il n'a pas vécu longtemps, a néanmoins marqué le Château d'Aix par son extraordinaire rayonnement qui a continué longtemps après sa disparition. Nous empruntons à Emile LIOGIER, notre président honoraire, les lignes qui vont suivre, extraites de son petit livre vert "   « Les Salésiens que j'ai connus ». Ecoutons notre ami parler de son ancien Directeur avec tout son cœur: .. .sans aucun doute le prêtre qui a le plus marqué ma jeunesse - et donc ma vie - est le Père Auguste CAU. Je l'ai eu pendant 4 ans comme Directeur, de 1926 à 1930.

Au physique il était plutôt du genre "géant" (1 m 83) et sa haute taille dominait tout dans les cours de récréation. Son visage était à la fois laid et beau: laid parce qu'osseux et rugueux de peau et un peu déformé par le prognathisme de la mâchoire inférieure; beau parce que bien proportionné au reste du corps; il avait le front large, les yeux profonds d'intelligence et presque toujours souriants.

Intellectuellement, il fut probablement le Salésien le plus cultivé de son temps. Ses connaissances étaient vastes. Il prêchait admirablement, d'une voix bien timbrée -et avec une réelle éloquence. Nous aimions surtout ses mots du soir. Le premier que j'entendis fut de sa bouche et jamais ils n'étaient banals. Et notamment quand il s'était passé dans le monde quelque événement important, nous les attendions, après la prière du soir, comme un véritable dessert: le Père CAU savait rendre compte des faits avec le ton voulu, ou comique ou tragique. C'était un remarquable conteur et acteur... Mais ce qui était véritablement un triomphe, c'était son talent musical. Il aimait passionnément la musique; il nous exerçait parfois lui-même aux morceaux de grégorien, encourageait nos chorales, et surtout était lui-même le directeur de notre « harmonie instrumentale. Chaque jour, de 16 h 15 à 17 heures, il nous entraînait, dans la salle de théâtre, à la préparation des morceaux que nous jouerions dans les prochains concerts, soit pour les fêtes de la maison soit pour les accompagnements des Fêtes-Dieu dans les villages environnants. Aussi bien pour la musique instrumentale que pour le grégorien, il était un perfectionniste, d'une exigence têtue. Quand il nous avait expliqué, dans toutes ses nuances, l'interprétation d'un morceau, il ne se répétait plus: à chaque raté, il faisait un signe négatif de la main ou de sa baguette frappée contre le pupitre et, sans dire un mot, sans se fâcher, il nous faisait recommencer jusqu'à ce que l' exécution fût parfaite

Il fut le meilleur éducateur que j'aie jamais Connu. Non seulement il respirait la bonté et la confiance, mais ses conseils étaient toujours d'une congruité, d'une sagesse appropriée à chaque cas. Comme j'aimais aller dans son bureau de la tour ! Comme il savait bavarder familièrement de tout avec chacun de nous : de ses études, de ses difficultés morales ou religieuses, de sa famille dont il demandait toujours des nouvelles et dont il connaissait personnellement tous les membres ! Sur une demi-heure d'entretien, il consacrait au moins 25 minutes à cela, ne gardant que quelques minutes pour les conseils spirituels. Oh ! certes, ce n'était pas un sermonneur. Il était à cet égard d'une mesure et d'une discrétion parfaites... Si certains de ses confrères avaient quelque peu tendance à une répression sans nuances, retardant ainsi de 100 ans sur leur père et maître Don Bosco, ce ne fut certes pas le cas avec le P. CAU. Il appliquait, lui, à la perfection la pédagogie préventive. Je n'ai pas Connu à cet égard, de Salésien plus parfait que lui. Il avait un doigté très délicat, sachant traiter chaque" ~lève suivant son tempérament et son âge. Surtout il avait un culte (et ici je répète à mon compte ce qu'en a dit le Père H. FAURE dans sa biographie) pour ceux qu'il appelait .ses grands », à savoir les .humanistes. de Seconde et les « rhétoriciens »" de Première. Il savait distinguer" la grande adolescence de la petite, ménager ses .grand6., comprendre leurs problèmes, les traiter en personnes libres et respecter leur personnalité et leur intimité. Il aurait sûrement souscrit à ce jugement que portait la maman d'un de mes élèves de seconde au lycée Claude Fauriel de St Etienne, parlant justement de l'adolescence de son fils : « Monsieur, me dit-elle un jour, c’est de la dynamite, quand on la choque, elle pète… »

 Personnellement, j'ai à peine eu le temps d'être de ses grands., puisqu'il mourut au début de ma seconde; et je dois dire que, jusqu'à cette époque je n'avais pas connu de grosse difficulté sur le plan moral; cependant, dès ma troisième, il m'avait déjà considéré comme un grand, peut-être à cause de mes succès scolaires.

C'était un homme simple et, de fait, pur: « Heureux ceux qui ont le cœur pur »". J'avais eu avec lui d'autant plus d'intimité qu'il était venu prêcher une mission dans mon village natal de La Séauve sur Semène, en Haute-Loire. Une autre fois il avait passé quelques jours dans la famille MONGOUR, justement à la Séauve, et dont le fils aimé, Paul, était un Salésien (Madame MONGOUR, la maman, était une véritable "Mère" de la congrégation) et à l'origine de mon entrée au Château d'Aix... A cette occasion, le Père CAU avait accepté de venir dans ma propre famille partager le repas de midi. Toute la famille était suspendue à ses lèvres tandis qu'il parlait. Au cours du repas, au moment d'une plaisanterie, il avait passé familièrement son grand bras autour du cou, sur les épaules de mon père qui en fut ému aux larmes. Et moi j'étais fier de voir parmi nous, dans cette simplicité et cette familiarité, cet homme qui était mon Directeur et que j'admirais et vénérais...

... Comme l'a dit le Père H. FAURE dans la partie biographique, 1929 fut une grande année pour le Château d'Aix et pour le Père CAU : l'année de la Béatification de Don Bosco. Ce que j'en ai gardé comme souvenir, c'est d'abord une très belle messe de communion suivie d'un petit déjeuner de choix avec croissants; puis une non moins belle grand-messe chantée avec polyphonie dirigée par notre éminent martre de chapelle, le Père LATIL ; la présence de Salésiens d'autres maisons et de nombreux curés de la région; à midi un dîner pantagruélique et raffiné (nos sœurs se dépassèrent ce jour-là) agrémenté de magnifiques chants de la chorale (petits et grands) ; de splendides dessins-tapis (en sciure colorée) où s'était surpassé le P. SCHILLIGER ; enfin, le soir, un splendide feu d'artifices tiré sur le lac, depuis l’îlot où trône la statue de la Vierge; et, pour terminer cette inoubliable journée, un « mot du soir » où le P. CAU se surpassa, lui aussi.

En septembre 1930, la rentrée se fit normalement. Soudain, une quinzaine de jours après, nous apprîmes que le Père Directeur était alité, gravement malade. Les progrès du mal furent si rapides que 3 jours après le Père étai t à l'agonie. Ce n'est pas une crise sournoise de sclérose qui l'empor- ta, coome l'a décrit le P. FAURE dans son article nécrologique, mais une attaque de septicémie consécutive à un abcès dentaire... Pendant l'étude de

13 h 30 à 14 h. le Père CAMBON entra, s'avança vers l'estrade du surveillant et nous dit d'une voix brisée par l'émotion ; -« Mes enfants. .le père CAU vient de mourir. Il vous donne rendez-vous au Paradis »"...' Ce fut un coup de foudre aussi grand que celui que produisit BOSSUET, en s'écriant

« Madame se meurt, Madame est morte »'". La stupéfaction fut totale. On entendit seulement fuser les sanglots d'un bout à l'autre de la salle d'étude. Nous les grands pleurions silencieusement, quasiment désespérés... Il fut entendu que les grands veilleraient le corps jusqu'aux obsèques, chaque nuit, deux par deux. Quand ce fut mon tour, je ne cessai, pendant deux heures, de contempler ce grand corps, étendu sur un lit, dans le salon d'honneur du vieux château. Avec mon camarade de veille, tantôt nous priions, tantôt nous contemplions pour les graver en nous les traits si pacifiques, si rayonnants de paix, du cher défunt; je fixais tellement son visage que je m' apprêtais parfois à le voir ouvrir les yeux... Nous lui fîmes de magnifiques funérailles comme le raconte le Père FAURE dans sa notice. Nous mîmes tout notre cœur à exécuter pour lui cette messe de Requiem qu'il nous avait appris à bien chanter. Puis nous l'accompagnâmes à pied du Château à St Martin-la-Sauveté, en récitant le chapelet. A St Martin, le Père MOUTOT, curé de la paroisse, prononça à son tour, avant l'absoute, un très bel éloge funèbre.

Du Père CAU je garde un souvenir ineffaçable. Il fut pour moi mon ange Gabriel, le messager de la Providence. J'ai sa photo chez moi et de temps à autre je le regarde silencieusement et intensément. Il est probablement celui qui a orienté ma vie vers le Bien... Si donc je me sens et me considère comme fils de Don Bosco, c'est certainement à lui que je le dois.

Emile LIOGIER, extrait de « Les Salésiens que j'ai connus ».

 


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