Monsieur le Maire de Saint-Martin-La Sauveté, Monsieur le Directeur du Château d’Aix, mon cher Président, chers amis,(Edgard Pich )

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De 1918 à 1958, le Château d’Aix a été un établissement scolaire salésien et ceux de leurs anciens élèves (les derniers l’ont quitté en 1957-1958) qui sont encore de ce monde ont participé avec enthousiasme à l’édification du mémorial qui est inauguré aujourd’hui. Voici pourquoi et comment.

Vers le milieu du XIXe siècle, à Turin, un jeune prêtre, Jean Bosco, issu d’un milieu rural très pauvre, devant le spectacle de l’exode rural, celui de la création d’une grande capitale industrielle (Fiat allait venir) et devant la

misère matérielle et morale d’adolescents déracinés et jetés dans un univers où ils ne trouvaient aucun repère, a été peu à peu amené, presque malgré lui, à prendre en charge cette situation, à organiser des patronages, puis des écoles : c’est ainsi qu’une grande institution de l’Eglise catholique est née. La congrégation salésienne que le petit prêtre turinois a fondée sous le patronage de Saint François de Sales (il était trop modeste pour lui donner son nom) compte aujourd’hui une vingtaine de milliers de prêtres, parmi lesquels plusieurs cardinaux, dont le cardinal chinois de Hong-Kong, un prix Nobel de la paix, l’évêque de Dili au Timor oriental, un ancien chef d’Etat d’Haïti, le père Aristide. Je ne parle que des prêtres : la liste des anciens devenus célèbres serait infiniment plus longue.

        L’objectif de cette congrégation est, pour l’essentiel, l’éducation, l’éducation de tous, dans le contexte social et industriel qui était en train de naître au milieu du XIXe siècle et qui est aujourd’hui notre sort quasi universel. La région où nous sommes a été, dans les années d’après-guerre, entre 1945 et 1960 environ , exemplaire de son activité et de son esprit. On y comptait trois établissements scolaires : une école d’agriculture à Ressins, au nord de Roanne, toujours en activité ; un lycée technique rue Bourgneuf à Roanne, et le Château d’Aix où nous sommes. Deux établissements destinés à la formation de techniciens ; un lycée classique destiné à la formation des formateurs, prêtres et/ou professeurs.

Saint Jean Bosco n’était ni un philosophe ni un théoricien : c’était un homme d’expérience et d’action, et qui ne s’encombrait pas de préjugés ni d’idées toutes faites. Sa pédagogie est une pédagogie en acte : elle repose sur l’idée d’une communauté éducative, une vie commune intense. Le Château d’Aix des Salésiens n’a jamais été une usine à fabriquer des cadres où à vendre des savoirs, encore moins une caserne : ce fut, pour chacun de nous, un lieu de vie. On y étudiait les matières classiques, on y recevait une formation religieuse ; les  

la cour de récréation

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professeurs jouaient avec les élèves aux billes, aux barres ou au football pendant les récréations, on y faisait les foins, on chantait et jouait d’un instrument de musique chaque jour, on faisait du théâtre et on y célébrait les fêtes religieuses, civiles et populaires (Carnaval). On pourrait dire que la pédagogie salésienne était une pédagogie solidaire : la solidarité des élèves et de leurs professeurs dans la transmission des savoirs et des savoir-faire, comme on dit maintenant. Le rapport hiérarchique, si écrasant parfois dans l’enseignement officiel en France, était moins important que le sentiment de vivre solidairement une existence qui restait, comme ailleurs, précaire et peu confortable au regard des normes actuelles.

Cette solidarité ne s’arrêtait d’ailleurs pas aux limites du Château. Nous avons tous arpenté la région, de Crémeaux aux Cornes

fanfare

d’Urfé, de Saint-Germain-Laval à Pommiers, de Grézolles à Saint-Martin –la-Sauveté. La fanfare défilait le 11 novembre à Saint-Martin-la-Sauveté et la chorale, c’est-à-dire tout le monde, chantait la messe à Saint-Martin, à Souternon ou à Saint-Germain-Laval. Nos professeurs, au cours de longues promenades, rencontraient les paysans de Juré et de Champoly. Le Château n’avait rien de l’école-monastère avec son mur d’enceinte. Et c’est pourquoi les anciens du Château et les habitants des villages voisins n’ont jamais été des étrangers les uns aux autres et se sentent un peu, modestement, comme des citoyens d’honneur, et surtout de cœur, de votre commune, Monsieur le Maire de Saint martin la sauveté. Je songe également à la ferveur qu’un Georges Bonnefond a consacrée au Château, lui qui, sans avoir été élève des pères salésiens, est sans aucun doute le meilleur historien des avatars du Château, de ses origines à nos jours.

faucherurs_et_faneurs

C’est pourquoi, aussi, quand nous avons quitté le Château, nous nous sommes sentis exilés ; à Caluire, puis à Héyrieux, où l’on nous a recueillis, nous n’étions pas tout à fait chez nous. Quand notre Château a été fermé, nous eu du mal à en faire le deuil – c’était et cela reste un deuil. Et c’est pourquoi nous nous réunissons et nous réunirons ici, aussi longtemps que nous le pourrons, dans un mélange de nostalgie et de reconnaissance pour ce qui reste, pour beaucoup d’entre nous, ce qui aura marqué de façon indélébile toute notre existence terrestre. Mais curieusement, ces sentiments se sont trouvés, et cela depuis peu, légèrement changés. Au début de ce beau mois de mai, le bureau de notre association s’est réuni ici même et nous y avons vu de nouveaux éducateurs et de nouveaux élèves au travail, en train de construire le monument que nous inaugurons aujourd’hui. Nous avons vu les travaux qui sont en cours dans bien d’autres endroits, à la chapelle par exemple. Nous avons vu les élèves et les professeurs travailler ensemble, solidairement, comme je le disais tout à l’heure. Et tout à coup je me suis revu il y a un peu plus de 50 ans faisant les foins avec mon professeur de troisième, le père Jérôme Muré, le père Jérôme, comme on l’appelait familièrement, qui nous faisait les cours de français, de latin, de grec et de mathématiques, qui jouait admirablement du bugle, et lors des fameux mots du soir, prenait deux phrases dans quelque énorme volume d’un père de l’Église et en faisait un commentaire simple, aussi accessible que profond et éclairant : un mot que je n’arrivais pas à oublier tant il était original et profond dans sa simplicité, tant il m’interpellait et me posait des questions. Le temps qui passe a peut-être  embelli ce qui a parfois été difficile : mais dans mon souvenir, je ne me souviens pas avoir jamais vu ce pédagogue, qui était et se voulait un homme, simplement un homme nous tenir un discours magistral. Je le vois encore passant d’un élève à l’autre, redressant ici une erreur de raisonnement, là une petite imprécision de l’expression… En ce mois de mai 2008, je me suis dit - mais je n’étais pas le seul - que les hasards et les temps nous réservent quelquefois d’incroyables surprises : qu’entre notre Château d’Aix et l’établissement que nous dirigez, Monsieur le Directeur, il y avait une mystérieuse, inattendue continuité, assurément non-préméditée.

Et c’est la raison pour laquelle les habitants de Saint-Martin et des autres villages de la vallée, Monsieur le Maire, les élèves et tout le personnel du Château d’aujourd’hui, Monsieur le Directeur, les anciens du Château salésien, cher Président, se retrouvent ici mystérieusement accordés. Si je me souviens bien (mais je ne veux pas faire un sermon) de la théologie de l’inoubliable père Jérôme, cela porte un nom : la Grâce. C’est-à-dire non pas la réalisation d’une ambition, mais l’acceptation d’un don gratuit, imprévisible, que nous avons reçu, devant lequel nous nous sentons à la fois humbles, heureux, disponibles, et confiants dans l’avenir. C’est votre confiance dans l’avenir, Monsieur le Maire, Monsieur le Directeur, à laquelle nous, les anciens, nous associons de toutes nos forces, par cette participation à ce mémorial, qui est aussi et avant tout un espoir et une promesse.

Au château d’Aix, ce samedi 31 mai 2008

Edgard Pich