LA VISITE DE MONSEIGNEUR ( Paul Thiolière)


PLAN

préface

L'arrivée de Monseigneur à St-Isidore

Une cure bien gérée par un curé pourvu en bonnes bouteilles

Pour le plus grand plaisir de Monseigneur, un repas digne d'un roi, agrémenté de conversations passionnantes sur la Bretagne

Un remarquable repas pour réchauffer le cœur des convives. Mais où commence le péché de gourmandise ?

Les multiples fruits d'une visite inoubliable.


préface


L'arrivée de Monseigneur à St Isidore

 En cette radieuse matinée estivale, comme il semblait paisible ce minuscule village du plateau vellave avec sa petite église romane campée sur son éperon de basalte noir. Dans l'air encore un peu vif, flottait une agréable odeur de pain frais à peine défourné, se mêlant aux exhalaisons de résine surchauffée qui se dégageaient encore du four du boulanger d'où montait bien droit un mince filet de fumée se perdant peu à peu dans le bleu d'un ciel sans nuage. Du côté de la Roche, on devinait le roulement assourdi d'un invisible charroi en train de gravir la longue montée caillouteuse de Trespeyre, tandis que de la Combe parvenaient les beuglements lointains de troupeaux au pacage.
           A peine cachée derrière son mur de clôture et ses deux tilleuls centenaires, blottie entre la sacristie et les remparts du modeste castelet qui, jadis, défendait le site contre les intrus et les brigands, cette petite cure de la montagne' yssingelaise offrait à l'œil du promeneur un charme quelque peu désuet. Avec ses volets fraîchement repeints d'un vert tendre qui tranchait avec le noir de ses murs de lave sombre, avec son jardin quelque peu désordonné où
légumes, fleurs et herbes folles semblaient pourtant vivre en parfaite harmonie, elle ne pouvait que rappeler la maison chère à Jean-Jacques. Il n'y manquait qu'un vieux -chien alangui tandis que la petite jungle bienveillante qui l'encadrait offrait à Pompon, le félin maître de ces lieux, une accueillante diversité tout en lui assurant la sécurité de ses abris. Justement, en ces heures encore matutinales où d'habitude on pouvait le voir flâner dans les ruelles, il avait flairé dans l'air ambiant, non sans quelque méfiance, les subtiles vibrations d'une secrète agitation. Celles-ci l'avaient ainsi conduit à préférer, pour l'occasion, son domaine de hautes herbes où son pelage tigré passait inaperçu et d'où n'émergeait que l'extrémité de son appendice caudal, qui, au hasard de ses invisibles déplacements, semblait glisser comme un mystérieux et silencieux point d'exclamation.

   Le long du muret de pierres sèches, asile habituel de furtifs lézards gris offrant aux ardeurs solaires leurs gorges palpitantes, les roses trémières semblaient déjà, comme impatientes, incliner leurs hampes altières si lourdement chargées d'infloraisons, pour elles aussi saluer de leur moisson écarlate l'imminente apparition d'un si auguste visiteur. Au-dessus de la placette, devant l'église, plusieurs volées de martinets se poursuivaient, jaillissant au ras des toits comme de courtes flèches noires et par leurs cris stridents et joyeux semblaient bien décidés à égayer ce village un peu trop calme. Ne voulaient-ils pas être les tout premiers à souhaiter la bienvenue à la longue limousine Panhard et Levassor dont la carrosserie sombre venait de se glisser silencieusement sous les frondaisons parfumées de vieux tilleuls?
          On avait l'impression qu'une main invisible venait tout juste de finir de planter 1 e décor et que 1 es acteurs encore invisibles allaient pouvoir entrer en scène. C'est alors que "Catherine", l'unique petite cloche de l'église, se mit en devoir de signaler, de sa voix d'airain haute perchée, l'arrivée de l'actuel successeur de la longue lignée des anciens et illustrissimes comtes évêques du Velay. D'une certaine façon, elle venait à sa manière de frapper les trois coups pour signaler aux différents partenaires qu'ils devaient maintenant, et sans plus tarder, jouer leur rôle. Oui, le rideau pouvait enfin se lever sur la scène de Saint Isidore qui, pour cette belle journée, se préparait à recevoir dignement la visite de son évêque, alors que depuis pas mal de lustres, ses prédécesseurs semblaient bien avoir oublié le chemin conduisant à œ charmant petit coin perdu de la campagne du plateau altiligérien. Le village qui jusque là semblait avoir retenu son souffle se libérait de son silence un peu comme le font les éco 1 iers lorsque, après les contraintes et 1 e silence imposé de l.eur classe, ils peuvent enfin sortir en criant allégrement comme pour mieux fêter  leur libération et conquérir joyeusement les lieux de leurs ébats.
          Comme par un coup de baguette magique, les portes des maisons s'ouvrirent laissant échapper une joyeuse rumeur tandis que les villageois endimanchés, jeunes et anciens, hommes et femmes, convergeaient vers leur petite église romane dont le vieux portail de chêne clouté et ferré à l'ancienne venait soudainement de s'ouvrir à larges battants pour que les paroissiens puissent recevoir leur évêque. De son côté, sur le seuil de son presbytère, l'abbé Martin, aussi emprunté dans sa soutane trop neuve que pouvaient bien l'être les paysans dans leurs sombres costumes du dimanche, s'avançait gauchement vers son évêque. Malgré sa réputation de forte tête qui l'avait suivi depuis le petit séminaire, .il ne parvenait pas à dominer une émotion bien réelle qu'il cherchait à cacher derrière un sourire un peu forcé. En même temps qu'îl devait démontrer que lui, le curé de Saint Isidore, n'éprouvait aucune crainte de cette inspection, n'était-il pas également censé manifester de la joie et de la reconnaissance
envers cet évêque qui l'honorait lui et tous ses paroissiens de l'une de ses premières visites pastorales? Au bout de quelques pas, il mit un genou en terre puis prenant la main qui se tendait vers lui, baisa respectueusement l'anneau dont l'améthyste jouait avec les rayons du soleil. Ce scintillement semblait symboliquement lui préciser que c'était bien de là-haut que provenait la toute puissance de l'autorité épiscopale.
          C'est en son propre nom aussi bien qu'en celui de toute sa paroisse de Saint Isidore qu'en quelques mots bien sentis, alliant la simplicité à la sincérité, le curé Martin souhaita la bienvenue à cet hôte illustre. Monseigneur, qui n'était accompagné que de son seul secrétaire, ayant pour des motifs très précis préféré laisser au Puy son vicaire général, remercia l'abbé de cet accueil avec une bienveillance amusée car, depuis peu, il avait eu connaissance d'une certaine anecdote concernant un discours de bienvenue que ce même abbé Martin, alors tout jeune élève théologien au grand séminaire du Puy, avait déclamé à l'occasion de la visite d'une personnalité peu ordinaire. Il s'agissait d'un vieux missionnaire à la barbe patriarcale qui, bien qu'originaire de Saugues, n'en portait pas moins le titre d'évêque "in partibus" de Travancore-Anchel, quelque part dans le sous-continent indien. Revenu au pays pour raison de santé, il venait de faire une cure à Vichy et avant de repartir chez ses parias, il avait tenu à revoir la ville du Puy. Car c'est dans ce cadre extraordinaire de la vieille cité mariale, où le grand séminaire se dresse fièrement en pleine haute vnIe, qu'il avait vu s'écouler ses jeunes années studieuses. Et là, le petit paysan timide et effarouché, encore mal dégrossi de son patois natal, avait réussi à force de travail et de ténacité à devenir un latiniste distingué doublé d'un fm exégète de la Vulgate, avant d'aller, suivant son vœu, porter la bonne nouvelle à ces habitants les plus oubliés du pays de Golconde. D'après la légènde, le vénérable visiteur avait apprécié le contenu et l'humour de l'allocution ainsi que la perfection de son latin. C'est parce qu'il avait toujours cumulé les prix de thème et de version que le jeune Jean Martin avait été choisi pour rédiger et prononcer ce discours de bienvenue; il avait préparé un subtil pastiche mêlant une imitation des plus belles envolées oratoires de Cicéron avec celle des passages les plus bucoliques de Virgile. Il avait terminé son épigramme sous les acclamations enthousiastes de ses condisciples tandis que le valeureux missionnaire en lui serrant les mains en signe de remerciement et d'admiration lui répliquait seulement: "Omnia fert aetas animum quo que ! ", comme l'écrivait Virgile, -"l'âge emporte tout, même la mémoire"- ! Car si lui aussi avait été, en son temps, un latiniste hors pair, sa profonde connaissance de la langue de César ne lui avait guère servi dans son apostolat évangélisateur car, dès avant son arrivée là-bas, il avait été obligé d'ingurgiter à fortes doses le tamoul et l'indi. Son visage tanné par le soleil tropical semblait rayonner de joie et se tournant alors vers le Supérieur, il lui avait fait remarquer qu'un tel discours de
bienvenue, digne de la Sorbonne, se devait de recevoir une récompense collective, telle par exemple qu'une sortie champêtre du côté des Estrets, site ombragé sur les rives de la Borne et dont il avait emporté un souvenir si idyllique que, là-bas, il lui revenait parfois avec nostalgie alors que flamboyait le terrible soleil de l'été indien.
          C'était justement la réminiscence de cet événement, datant d'une bonne trentaine d'années et qui lui avait été rapporté en détail par un témoin oculaire, qui avait amené un sourire sur le visage du prélat. Tout en pénétrant dans l'humble presbytère et en se trouvant maintenant face à face avec celui qui n'avait pas craint de parodier, avec panache et esprit, Cicéron qui fut sans aucun doute le plus grand orateur que Rome ait jamais connu, il prit amicalement l'abbé par le bras et ne put s'empêcher de lui glisser "mezza voce" : "je me demandais si je n'allais pas avoir droit au même accueil que celui, qu'en son temps, vous aviez si brillamment réservé au regretté Monseigneur Cubizolles ! Mais saviez-vous que, moi aussi, au temps de mes humanités, je fus un latiniste distingué et que j'obtins le prix de version latine au concours disputé entre les élèves de rhétorique de tous les petits séminaires des cinq diocèses bretons? Apprenez qu'à Rome, au séminaire français, c'est moi qui en son temps ai souhaité la bienvenue à notre cardinal protecteur! "
          Cette visite représentait sûrement un grand événement pour la petite paroisse rurale de Saint Isidore, l'une des moins peuplées du diocèse et dont le modeste clocher ne s'élevait guère qu'à quelques coudées au-dessus des lauzes de sa toiture. Pour Monseigneur qui n'était arrivé qu'à peine depuis un an de sa Bretagne natale, elle constituait en fait, après ses premières visites aux archiprêtres et aux paroisses les plus opulentes, l'une que ses toutes premières missions dans cette ruralité profonde de son nouveau diocèse, où l'on vivait encore à l'écart des grands courants de la .vie moderne de ces années mil neuf cent trente.
          Là-haut, un peu avant son départ du Puy, comme pour le prévenir et lui prodiguer une mise en garde contre une tentative de séduction de la part de cet abbé qui ne manquait pas d'habileté, on lui en avait dressé un portrait quelque peu excessif et manquant totalement d'indulgence. Il avait d'ailleurs appris que l'un de ses prédécesseurs, alors qu'il était déjà très affaibli par la maladie, avait fini par céder à la pression de son entourage. Et c'est ainsi que, sans enthousiasme, il avait fini par accepter le déplacement du curé Martin qui dut quitter la cure d'un opulent chef-lieu de canton pour ce petit village perdu de Saint Isidore des Champs. Un limogeage et une mise à l'écart qui, par la suite, lui parurent excessifs et ne manquèrent pas d'éveiller quelques remords chez le défunt prélat qui, par lassitude, avait finalement capitulé. Le curé Martin ne voulut pas offrir à ceux qui avaient poussé à sa disgrâce le plaisir d'assister à un nouveau
Canossa où on aurait pu le voir grimper les escaliers monumentaux de la cathédrale pour aller, pieds nus et en robe de bure, s'humilier en quémandant sa rémission. Il ne regrettait rien et ne voulait pas implorer l'aman pour des fautes qu'il estimait ne pas avoir commises. Sa seule vengeance fut un sermon dont il gratifia ses paroissiens et qui, contrairement à son habitude, dura près de vingt minutes. Il en profita pour épingler les quelques tartuffes qui sournoisement l'avaient dénoncé et il prononça probablement le meilleur prône qu'il eut jamais composé, où il évoqua avec chaleur et conviction le fameux passage où l'apôtre Paul fait un éloge significatif de la Charité, reine des vertus. Évènement très inhabituel pour un banni, ses paroissiens lui manifestèrent leur amitié en organisant une petite fête à l'occasion de son départ et lui offrirent même, comme souvenir et gage de leur estime, une splendide montre suisse de gousset où l'on pouvait lire gravé sur l'or du couvercle: "A notre Monsieur le Curé Martin, ses fidèles paroissiens de Saint X..., en témoignage de leur reconnaissance" .
          Mais qu'avait-on donc bien pu reprocher à l'abbé pour justifier une telle sanction? C'est la question que posa, dix ans plus tard, le nouvel évêque à son vicaire général. Ce dernier lui énuméra, à l'encontre de l'abbé martin, les mêmes griefs qui, comme par hasard, ne faisaient que reprendre ceux qu'il avait ouïs de la bouche même de Monseigneur l'archiprêtre. Ce dernier avait terminé son réquisitoire par un jugement aussi réducteur que péremptoire' : "de toute façon, c'est un original, insensible aux admonestations, une forte tête persuadée d'avoir raison et surtout un amateur du fruit de la vigne, un peu trop porté sur les bonnes bouteilles". En quelque sorte, ses "juges" s'étaient contentés d'instruire à charge, alors que l'équité aurait exigé qu'ils l'eussent également fait à décharge, nuance qui n'avait pas échappé au tout dernier successeur 'de Monseigneur de Béthune, qui en son temps fut un prince aussi bienveillant que bienfaisant et dont le long séjour en la cité mariale ne laissa que des souvenirs aussi agréables que durables dans la mémoire de ses ouailles vellaves. Il avait eu, en son temps, la réputation de s'y connaître en bonne chère ainsi qu'en fines bouteilles et de recevoir royalement à sa table ses hôtes quelqu'eût été leur rang ou 1 eur mérite.


Une cure bien gérée par un curé bien pourvu de bonnes bouteilles.

          Après quelques heures de visite, l'affaire ne se présentait pas trop pas mal pour le curé de Saint Isidore car l'examen des chiffres avait été fort loin de l'accabler: les communions pascales n'avaient nullement régressé et la bannière des enfants de Marie, lorsqu'elle flottait à l'occasion du reinage et des fêtes carillonnées, regroupait encore sa blanche cohorte de demoiselles sages et vertueuses. De plus, ses paroissiens semblaient apprécier leur pasteur, même s'ils ne paraissaient pas, à l'inverse de certaines autres communautés, manifester un respect trop excessif pour son habit, ni une crainte exagérée pour son jugement. Quant à ce qui concernait une autre pomme de discorde et qui se rapportait aux sermons jugés trop courts, beaucoup trop courts pour ses censeurs, Monseigneur ne pouvait en juger par lui-même. Les "juges" de l'abbé lui reprochaient de ne pouvoir en si peu de temps inspirer une crainte salutaire des flammes infernales. En effet, contrairement à ce qu'on lui avait enseigné au g~d séminaire, il estimait non sans un certain bon sens que, même s'il ne manquait pas d'une certaine éloquence, il ne pouvait guère retenir l'entière attention de ses ouailles au-delà de quatre à cinq minutes. Passé ce délai et comme Saint Philippe de Néri, un orfèvre en la matière, l'avait déjà remarqué, il était sûr que chacun de ses paroissiens revenait à ses préoccupations coutumières. L'homme de labeur pensait plutôt à la boiterie de son cheval ou à l'achat d'un tombereau au prochain marché de Craponne, la ménagère au gigot qui était en train de grésiller dans son four, et beaucoup d'autres enfin attendaient déjà avec impatience de retrouver leurs amis avant de pénétrer en groupe dans la salle du café tout proche. Un trop long exposé des fins dernières de l'Homme, même dans leur évocation la plus éloquente et 1 a plus dramatique, comme par exemple les affres de l'agonie ou la comparution devant le tribunal du jugement dernier, pouvait-il lutter contre ce penchant, tellement humain, de toujours revenir à ce qui, en fait, constitue la trame et l'essence même de sa vie quotidienne? Une telle dramatisation pouvait se concevoir à l'occasion de la retraite pascale quand même les pêcheurs les plus endurcis laissaient couler des larmes de repentance lorsque les missionnaires diocésains venus pour labourer en profondeur les consciences de la paroisse faisaient revivre avec réalisme les quatorze stations du chemin de croix.

          Mais surtout, il y avait bien pire! Bien plus que la brièveté habituelle du prône dominical, le reproche principal que quelques autorités ponotes ne manquaient pas de distiller "mezza voce" au sein de cette petite république ecclésiastique vellave, c'était que notre abbé non seulement ne cherchait pas à cacher sa dilection pour les grands vins mais encore qu'il en était devenu le chantre et le propagandiste. On lui aurait probablement pardonné quelque discret et honteux penchant pour la bouteille, ce qui malheureusement arrive parfois à quelques vieux prêtres vivant dans la solitude d'une paroisse perdue. Mais ce n'était pas du tout le cas ; le pasteur de Saint Isidore semblait même éprouver quelque malin plaisir à se vanter de ce regrettable penchant et à fréquenter certains milieux où la gastronomie et la dégustation des bons crus constituaient une sorte de sport d'un genre nouveau. On avait ainsi pu voir le curé Martin figurer sur une photographie où il siégeait au milieu d'un groupe d'experts bourguignons en train de déguster un vin avant de décerner le premier prix lors d'un concours de producteurs de Vosne Romanée. Le pire, c'est qu'il avait profité d'un pèlerinage à Paray le Monial pour se rendre sur les lieux du délit. Le vicaire général avait reçu une lettre contenant l'article et la photo parus dans un journal de Dijon. La lettre avait été envoyée par un groupe de chrétiens scandalisés, mais néanmoins anonymes.
         Sur le plan local et sans se cacher aucunement, il arrivait à notre bon abbé de régaler l'instituteur de la communale, bien que ce
dernier ne se montrât guère un très fidèle pratiquant. Il en allait de même pour le brigadier de gendarmerie et ses deux acolytes qui, surtout lorsque l'astre du jour dardait ses rayons estivaux, arrivaient à Saint Isidore tout essoufflés par la pénible montée de Treyspeyres. Les pauvres bougres qui avaient sué sang et eau dans leur longue ascension reprenaient courage et le souffle court, le visage congestionné qu'ils essuyaient parfois de leurs vastes mouchoirs, ils se réconfortaient mutuellement en évoquant, telle la terre promise, l'imminente dégustation d'un nectar tant espéré. Après avoir déposé leurs "bécanes" contre le mur du presbytère, ils allaient enfin pouvoir savourer, comme une céleste récompense, le rubis d'un merveilleux Saint Joseph ou la liquoreuse fraîcheur d'un vin de paille. Comment auraient-ils pu témoigner de l'ingratitude envers un serviteur de Dieu pratiquant une telle hospitalité et de surcroît doté d'une cave aussi généreuse que variée. Si ces Messieurs de l'évêché les avaient consultés sur ce qu'ils pensaient de l'abbé Martin, tout au moins sur le chapitre de la charité chrétienne, le son de cloche aurait été sûrement fort différent de celui de Monseigneur l'archiprêtre. Il n'en aurait pas été autrement d'ailleurs si l'on avait demandé l'opinion du percepteur, de l'agent du cadastre, du facteur, et même celle de quelques anciens condisciples de séminaire qui...parfois aimaient à rendre visite à un confrère aussi accueillant que bien pourvu en fines bouteilles. Ils auraient ainsi pu ouïr un harmonieux concert de louanges émanant de
gens représentants la fine fleur de la fonction publique, œuvrant au cœur de cette France rurale qui constituait alors la grande majorité du pays.
          Peut-être, certains auraient-ils pu citer ces versets du Livre deux de l'Evangile selon Saint Jean où l'apôtre bien aimé n'a pas hésité à nous rapporter en détails le premier grand miracle de Jésus qui fut celui des noces de Cana et qui par la suite inspira tant de toiles célèbres ornant aujourd'hui les cimaises des musées? Le "rabbi" n'avait-il pas alors généreusement utilisé de l'eau toute simple, de l'origine la plus banale, celle servant aux ablutions quotidiennes, pour, merveilles des merveilles, la transfigurer en un des meilleurs vins que les convives aient jamais pu déguster? Mais le meilleur témoignage en faveur de l'abbé Martin eut été, sans aucun doute, celui fourni par le très britannique Sir John Mason. Celui-ci avait échoué quelques années plus tôt dans une vieille demeure de Saint Isidore où il avait installé son atelier de peinture après avoir séjourné une dizaine d'années près de Florence. Il avait décidé, après avoir quitté l'intense luminosité et l'ardeur du climat toscan et avant de regagner sa Cornouaille natale, de faire une petite étape dans ce coin du Velay qui bien qu'un peu rugueux avait su le séduire dès la première rencontre. Saint Isidore et sa région avaient su éveiller l'intérêt de son œil de peintre par l'attrait de leurs vieilles pierres et la beauté de leurs futaies sous les feux de l'automne. Selon son propre aveu, il devait au début de son séjour ne rester que quelques mois et puis le temps avait passé, et ce qui au départ n'avait été qu'une simple recherche picturale, s'était peu à peu transformé en attachement pour ce curieux village et pour certains de ses habitants. Alors qu'il était en train de faire une esquisse de la petite chapelle médiévale de Notre Dame de la Pitié, il avait reçu la visite du curé Martin qui s'était intéressé â son travail et qui, tout naturellement, l'avait invité à prendre un verre à la cure. Depuis longtemps, il avait jeté aux oubliettes les préjugés de ses concitoyens envers tous les papistes et son séjour en Toscane et au pays des Fioretti de Saint François lui avait déjà offert l'occasion de les mieux connaître. C'est ainsi que, peu à peu,. le peintre anglican devint d'abord l'ami du curé du lieu, puis ensuite celui des occupants du château. Dès leur première rencontre, un courant de sympathie avait passé entre ces deux hommes si différents et pourtant si proches dans leur non-conformisme. A la suite de ses nombreuses visites amicales, John Mason était devenu un vrai connaisseur en matière de bons vins, alors qu'en Italie il s'était contenté de boire du Chianti et du Rufina de consommation courante. Comme il était doté d'une belle voix de ténor, il lui arrivait même, au cours de certaines veillées au château, de chanter des airs d'opéra italien ou de déclamer des passages de la "Divine Comédie". Mais les choses les meilleures doivent cesser un jour ou l'autre et le peintre, après plus de deux ans d'un séjour paradisiaque, avait été obligé de quitter ce Velay auquel il avait fini par s'attacher. Avant de retrouver l'atmosphère brumeuse de sa chère
Cornouailles, non loin de Tintagel, la légendaire, il avait tenu à offrir plusieurs de ses toiles à la paroisse ainsi qu'à ses amis. Le tableau qui représentait la chapelle de Notre-dame accueillait à présent les paroissiens dans le chœur de leur église, tandis qu'une splendide vue panoramique du Puy-en- Velay ornait la salle à manger de la cure, rappelant à ses amis le souvenir du peintre toujours aussi barbu mais sûrement beaucoup plus tolérant que jadis, et pourtant lui-même devait reconnaître que nul n'avait cherché à profiter de la situation pour l'influencer et tenter de l'amener à changer son point de vue sur les papistes.
           Mais comment notre bon abbé Martin pouvait-il ainsi
 bénéficier, dans ce trou perdu, d'une réserve vraiment digne d'un échanson des dieux et si complète qu'elle aurait pu provoquer l'envie d'un sommelier de M. le baron de Rothschild lui-même? Eh bien, tout
  bonnement parce qu'il avait hérité de la propre cave d'un oncle maternel, ancien et riche négociant en vins près de Mâcon. Veuf et sans enfant, il avait manifesté son affection pour son "petit abbé", son filleul qu'il avait d'ailleurs tenu sur les fonds baptismaux, lui léguant,  dès avant son trépas, la totalité de son importante collection de crus dont certains millésimes pratiquement introuvables auraient sûrement pulvérisé des records, lors de ventes aux enchères. Le déménagement  de cette sorte de bibliothèque œnologique avait nécessité un charroi considérable qui exigea beaucoup de temps et de moyens, essoufflant même les plus vigoureux percherons tirant les lourds camions chargés
   du précieux chargement. Finalement, après ce fâcheux déménagement, tous ces crus réputés finirent par trouver le repos qu'ils méritaient dans  la fraîcheur bénéfique des vieilles caves voûtées du château qui, par un hasard providentiel, jouxtaient celle, de taille bien plus modeste, attribuée au presbytère.
              Cependant la visite de Monseigneur, qui n'était animé par aucun préjugé ou jugement trop hâtif, se passa pour le mieux suivant les règles prescrites par les saints canons, la coutume et l'usage ecclésiastique. Les paroissiens se montrèrent à la hauteur de l'évènement, les galopins eux-mêmes montrèrent qu'ils connaissaient
 bien leur catéchisme. Monseigneur et son secrétaire prirent connaissance des registres de catholicité, du cahier des intentions de messes, et purent même constater que le fruit des quêtes et des offrandes ne s'avérait point inférieur, par tête d'habitant, à ceux des autres paroisses du canton. Puis ils identifièrent les vases sacrés, dont un splendide ciboire offert au lendemain de la grande révolution par la marquise de Mornesagne, constatèrent l'authenticité des vénérables reliques de Saint Isidore et de Sainte .Philomène et purent entendre de leurs propres oreilles que l'harmonium, dont le soufflet défaillant venait d'être réparé au Puy, avait retrouvé sa santé originelle. L'église et ses deux petites chapelles latérales avaient été soigneusement balayées par de pieuses mains et une tête-de-loup manipulée par une
poigne énergique avait su ratisser les toiles d'araignées les plus récalcitrantes et les plus lointaines. Quant à Mademoiselle Virginie, elle avait multiplié  les bouquets sur les autels, parfumant suavement tout l'édifice. On avait confié au vieux Barthou le soin de faire retentir, aux moments opportuns, la belle sonorité cuivrée de "Catherine", l'unique petite cloche de Saint Isidore, offerte par la générosité de la famille de Chalmeroux. Les écritures de la Marguillerie s'avérèrent fort bien tenues, sans ratures ni surcharges, et chaque dépense ou recette figurait bien dans la colonne prévue à cet effet et les bilans annuels étaient normalement cosignés par Monsieur le Maire et les fabriciens. Bref, en quelque domaine que ce puisse être, sa Grandeur ne put constater le moindre soupçon de négligence, la plus minuscule trace de laisser-aller! susceptible d'attirer son attention et donc d'impressionner défavorablement son opinion.
          Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, après cette série de vérifications matérielles et spirituelles qui toutes avaient témoigné en faveur de l'abbé Martin. Ce dernier, présenta ensuite à Monseigneur les membres du conseil paroissial tout intimidés et dont les visages tannés par l'air vif du Velay et les rayons UV de son soleil, contrastaient avec la blancheur immaculée de leurs faux-cols en celluloïd qui les torturaient en s'incisant profondément dans la chair des longs fanons de leurs cous. L'heure du déjeuner approchant, l'abbé Martin invita ses hôtes à pénétrer dans le vieux presbytère où allait se dérouler le dernier épisode de cette visite épiscopale qui, selon les  plans établis par le maître de ces lieux, devait se terminer en apothéose gastronomique. En effet, dans la bonne ville du Puy, il était de notoriété publique que la table de l'évêché, même à l'occasion des grandes fêtes carillonnées, rappelait davantage celle des moines ermites que celle d'un prince de l'église. Une triste odeur de cuisine d'internat régnait en ces lieux et c'est plus sur la recommandation de son frère abbé que sur ses talents culinaires que la maîtresse des fourneaux épiscopaux, descendue de son village haut perché du Mézenc, avait du d'être ainsi recrutée. Elle pensait sûrement que la gourmandise ne devait pas avoir ses entrées dans une maison religieuse et qu'elle devait veiller à ce que des agapes fraternelles ne puissent se transformer en occasion de céder à la concupiscence de la bonne chère.
          Sur ce terrain, l'abbé tenait entre ses mains plusieurs atouts qui devaient lui servir à tourner définitivement la situation à son avantage. Tout d'abord, il possédait des informations sur le passé et la famille de son évêque, ainsi que sur sa réputation de fine fourchette qu'il avait acquise lors de son séjour à Sainte Anne d'Auray. Ensuite, il disposait d'armes aussi secrètes qu'efficaces, au demeurant fort sympathiques et ne pouvant que susciter une totale adhésion: sa cave tout d'abord; ensuite le savoir-faire d'une cuisinière, en réalité celle du château, que de longues années au service des ambassades et des diplomates
avaient peu à peu amenée au summum de son art; enfin et surtout, une anne secrète: l'appui inconditionnel d'une personne exceptionnelle à tous les points de vue, une Bretonne de haute lignée, dont la culture et le prestige avaient été un des atouts primordiaux dans la carrière diplomatique de son époux. Celle-ci était originaire d'une paroisse voisine de celle où était né son nouvel évêque et les ancêtres de la comtesse avaient acquis là-bas une belle renommée en s'illustrant dans leur combat pour leur foi et leur roi, aux heures sombres des luttes entre les résistants chouans et leurs non moins terribles et impitoyables adversaires "bleus".
          Comment avait-il pu obtenir tous ces renseignements sur son nouvel évêque? D'une façon tout ce qu'il y avait de plus banale. En effet, lors de la nomination de celui-ci, l'abbé avait appris par une lettre de l'un de ses amis, vicaire dans le Morbihan, que son nouveau "chef' était originaire du petit port d'Arradon, situé à l'entrée du golfe et tout près de Vannes. En outre, il savait aussi que, lorsqu'il avait été recteur à Sainte Anne d'Auray, son évêque y avait acquis la réputation d'être non seulement un saint prêtre, digne de ce haut lieu de la ferveur bretonne, mais également un fin gourmet. Enfin et surtout, il possédait cette qualité, fort rare, de savoir mettre ses invités à leur aise et ainsi grâce à sa culture presque universelle, de leur permettre de se montrer eux~mêmes sous leur meilleur aspect, en parlant de sujets qu'ils connaissaient bien. La finesse de son esprit ajoutée à l'étendue d; son savoir enchantait ses convives; les plus hostiles, ceux qui étaient arrivés avec quelques préventions se laissaient prendre au charme de ce prêtre qui aurait pu, s'il était resté dans la vie civile, faire carrière dans la diplomatie. Et lorsqu'ils devaient se lever de table, ce n'était pas sans regret qu'ils prenaient congé d'un hôte si parfait; ils n'étaient pas près d'oublier leur passage à Sainte Anne d'Auray et leur rencontre avec ce prêtre en tous points exceptionnel. Assez souvent, cela se terminait par une généreuse offrande, destinée à l'entretien de ces lieux si chargés de ferveur populaire, et qui s'avérait d'autant plus significative qu'elle émanait parfois de personnalités peu suspectes de favoriser des pratiques où la dévotion, suivant les dires de leurs amis politiques, semblait le disputer à la superstition.

Pour le plus grand plaisir de Monseigneur, un repas digne d'un roi, agrémenté de conversations passionnantes sur la Bretagne.

   Parn1i ces personnalités venues s'agenouiller devant Saint Anne, se trouvaient des pèlerins d'exception venus de toutes les parties du monde; une fois terminées leurs très pieuses dévotions dans le sanctuaire, ils pouvaient repartir réconfortés à tous points de vue. Les autorités préfectorales, quelle que soit leur couleur politique, savaient également apprécier et utiliser les talents variés du jeune recteur qui savait si bien allier la diplomatie à la gastronomie. C'est en toute tranquillité d'esprit que le chef de cabinet pouvait donc décrocher le téléphone de la République sachant à l'avance que le curé de Sainte Anne accepterait à sa table des personnalités civiles, dont certaines peu suspectes de cléricalisme, à leur passage au cœur profond de cette .Bretagne bénie. Tous y trouvaient le réconfort et l'agrément d'une table fort bien servie et d'un hôte aussi tolérant que cultivé. Des plateaux abondamment garnis d'huîtres et de fruits de mer, amenés par un mareyeur de Bono, l'ancien repaire des corsaires, servaient de prélude aux poissons fraîchement débarqués au port d'Étel et aux gigots de pré salés de Sarzeau, le tout arrosé d'un joyeux muscadet qui ne manquait pas de réjouir l'atmosphère de ces agapes partagées sous le regard bienveillant et conciliateur de la sainte patronne de la Bretagne. Il faut préciser que la cuisinière de la cure de Sainte Anne n'était autre qu'une tante du recteur qui avant son veuvage avait tenu l'un des restaurants les plus réputés de Rouen. Dans ce temple de la gastronomie, la bourgeoisie et les hauts fonctionnaires de la ville avaient su trouver une table à la hauteur de leur gourmandise et également de leurs ambitions, en leur permettant d'approcher la table des gouvernants officiels ou secrets de cette noble cité.
           Ainsi renseigné à bonne source, l'abbé avait décidé d'offrir à son évêque un déjeuner digne de son rang et de ses antécédents et qui lui montrerait le respect que -lui devait son filial serviteur, tout autant que son savoir-vivre. Il souhaitait que son auguste visiteur puisse conserver du petit village de ,Saint Isidore et de son curé un souvenir qui ferait s'estomper dans l'oubli les réminiscences gastronomiques de sa Bretagne natale, souvenir assez marquant pour qu'il puisse
l'accompagner... pourquoi pas jusqu'au Vatican. Car l'abbé était persuadé que les rares dispositions et qualités de son nouvel évêque, qui avait étudié au séminaire français de Rome, ne pourraient trouver leur récompense et leur pleine efficacité que dans la pourpre cardinalice qui lui permettrait de réaliser "ad majorem ecclesiae gloriam" toutes les immenses capacités qui se trouvaient potentiellement en lui.
          Pour parvenir à cet objectif, que même à Rome, son évêque ne puisse oublier Saint Isidore et son petit curé, il n'avait pas hésité à mobiliser la bonne Germaine. Pendant des années, celle-ci avait été au service de Monsieur de Chalmeroux, alors qu'il était chef de cabinet de plusieurs ministres au Quai d'Orsay puis ambassadeur dans diverses capitales. Et durant tout ce temps, elle avait officié pour l'une des tables les plus réputées du Faubourg Saint Germain où on lui avait enseigné quelques recettes dignes d'un Carême ou d'un Brillat-Savarin. Elle avait aussi suivi ses patrons dans plusieurs ambassades et ces voyages lui avaient permnis de connaître le monde et d'acquérir une certaine philosophie.
          Avec Sophie, elles avaient imaginé un menu à la hauteur d'un prince de l'Église et surtout capable de mettre en valeur les bons crus de Monsieur le Curé. Au menu, avait été inscrite une quantité volontairement réduite de mets régionaux mais d'une qualité inoubliable dans leur simplicité, car ce ne sont pas les produits les plus Tares ou les plus exotiques qui assurent la réussite d'un repas ou d'un banquet. La perfection d'un poulet se trouve non seulement dans sa qualité spécifique mais surtout dans la façon dont on le fait rôtir, c'est- à-dire en n'arrêtant jamais la rotation de la broche et en ne cessant de l'arroser lentement d'un jus spécialement préparé. Et bien, ce seul détail impliquait qu'un marmiton, où plus précisément, ici, la fille de la "Guite", ne se consacre qu'à cette unique tâche, tandis que de temps à autre, il convenait de piquer la bête pour vérifier qu'elle reste ferme tout en étant juteuse et goûteuse à souhait. Voila la façon dont travaillait Germaine et bien sûr tout le reste à l'avenant. Il fallait absolument faire l'impossible pour emporter les faveurs et les bonnes grâces de Monseigneur, une sorte de "captatio benevolentiae", comme on le dit dans le langage des orateurs et des théologiens. En quelque sorte, il s'agissait de prendre une belle revanche sur une inique sanction qui avait frappé injustement un ecclésiastique dont le seul tort avait été d'avoir encouru le ressentiment d'un vicaire général qui n'avait pas apprécié le refus de l'abbé à qui il avait proposé d'enseigner le latin et le grec aux séminaristes.
          Pour ne négliger aucune chance, l'abbé s'était également assuré l'amical concours du comte Hector de Chalmeroux et de son épouse qu'il avait mis dans la confidence. C'était pour lui un atout exceptionnel que de faire siéger à sa table une invitée authentiquement
bretonne. En effet, Madame la comtesse, née de Kerhilio, était de vieille noblesse morbihannaise et les ossements d'un de ses ancêtres, qui fut fusillé avec ses compagnons royalistes près des marais de Kerso, blanchissaient maintenant dans la crypte de la chartreuse d'Auray. Pour une personne qui connaît bien la géographie de ce coin du pays Gaël, tous ces clochers ne se trouvent guère éloignés de plus de trois lieux les uns des autres et lorsque, pour le quinze août ou pour la Sainte Anne, le gros bourdon de la basilique se met en branle, on peut nettement entendre depuis chacune de ces paroisses sa voix profonde rameutant les fidèles venus de toute la Bretagne et même d'ailleurs.
          Le secret avait été soigneusement gardé et Monseigneur ne savait encore pas qu'il allait à table se trouver assis en face d'une de ses très proches compatriotes. La salle à manger du presbytère, si elle n'offrait pas de grandes dimensions, était suffisamment vaste pour accueillir une dizaine de convives et le Barthou aidé de quelques hommes avait amené du château une grande table ainsi qu'une douzaine de belles chaises. Le problème de la vaisselle, en fait, n'en avait pas été un car la ci-devant Demoiselle Anne de Kerhilio avait pour son mariage amené de Bretagne de nombreuses caisses de vaisselle. Deux services en faïence de Quimper classiques et assez austères, plus pas mal d'anciennes pièces, héritages du côté maternel. Parmi ces dernières, se trouvaient deux séries d'assiettes représentant l'une des vues des principales villes bretonnes comme Fougères, Dinan ou Vitré, tandis que l'autre rappelait quelques exploits de la vie dramatique de Georges Cadoudal. Quant à la verrerie, également bien fournie en cristaux, elle se voulait classique tout en remplissant son rôle de mise en valeur de l'exceptionnelle qualité des' crus de la cave du maître de maison.
            Ce ne fut pas sans étonnement que Monseigneur découvrit que sa voisine de table appartenait à une très vieille famille, non seulement bretonne, mais encore mieux morbihannaise ! Le renom des Kerhilio s'étendait de Lorient jusqu'à Vannes et à l'intérieur des terres au moins jusqu'à Josselin. Bien entendu, ils n'avaient jamais joui d'une renommée aussi universelle que celle des Rohan mais ils avaient toujours servi avec honneur le souverain qui dirigeait le royaume depuis qu'Anne de Bretagne avait uni sa destinée a celle des fleurs de lys. Et ils avaient ensuite continué à servir avec loyauté la France aux trois couleurs sous l'uniforme bleu marine de la Royale. C'était devenu une tradition que chaque fils puîné fasse "Navale" et la famille en les envoyant à Brest ne désespérait pas qu'un jour l'un d'eux puisse un jour terminer sa carrière comme amiral. Après les présentations qui ne manquèrent pas de susciter un vif intérêt chez le visiteur, tous les convives s'installèrent autour, ..-de la grande table. Après que Monseigneur eut commencé à réciter le benedicite, repris en chœur  par les assistants, Madame de Chalmeroux demanda au prélat de bien vouloir ensuite dire le "Bennoz Doué" breton avec elle, pour lui rappeler l'un de ces moments chargés d'une profonde signification qui avaient marqué sa pieuse enfance dans le vieux et modeste manoir de Kerhilio. L'instant fut sans aucun doute fort émouvant pour ces deux enfants de l'Am1orique qui, à près de huit cents kilomètres, retrouvaient ainsi un peu de leur Bretagne natale, comme un Français qui voyageant au bout du monde, voit soudain, au gré d'une rencontre, les trois couleurs de son drapeau flotter au mât d'un navire.
          La bonne Germaine avait pris son rôle très au sérieux en organisant toute cette journée avec une minutie scrupuleuse. Elle en avait étudié les moindres détails avec le concours de Sophie et du Barthou. Le secret de la réussite devait provenir d'un minutage rigoureux des différentes opérations et elle ne cessa d'avoir l' œil à tout ne ménageant pas ses jambes, en naviguant entre la salle à manger, la cuisine et l'office du château. La première réussite fut sans aucun doute la table dont la présentation était si remarquable que Monseigneur se crut obligé d'exprimer son admiration à haute voix. La vaisselle, les cristaux, les quatre chandeliers d'argent qui éclairaient la pièce un peu sombre, la nappe aux savantes broderies et les serviettes empesées artistement dressées en forme de mitres, tout contribuait à rehausser le niveau de ce repas. Ce fut encore un moment particulièrement émouvant lorsque le Barthou apporta sur un plateau de bois un pain spécial que Germaine avait pétri et décoré avant de le confier au four du boulanger. Partagé en deux parties, il représentait à gauche les armoiries des comtes évêques du Velay et reprenait sur la partie droite les mots du Pater "dona nobis panem", le tout encadré d'une frise d'épis de blé stylisés. Après l'avoir admiré, Monseigneur, prenant le couteau qu'on lui tendait traça une croix sur la croûte dorée, rappelant ainsi une antique et pieuse coutume de nos campagnes.
          Ce fut ensuite le début d'une grande festivité qui devait se dérouler suivant un programme minutieusement étudié, réglé par Germaine. Après quelques hors d'œuvres froids à base de charcuterie du terroir, le Barthou apporta, pour le présenter à l'assemblée, un saumon entier glacé au Traminer, décoré avec des œufs mimosas et garni de bouquets d'écrevisse, qu'il ramena ensuite après l'avoir découpé en tranches nappées de sauce verte. Bien entendu, le sujet de la conversation tourna sur l'époque où les fleuves et rivières de Bretagne se voyaient, à la période du frai, littéralement envahis par des milliers de saumons qui en remontaient le cours. Monseigneur rapporta qu'il avait pu voir aux archives de Vannes plusieurs contrats d'apprentissage où il était mentionné qu'il ne serait pas servi de saumon plus de trois fois par semaine. L'abbé Martin précisa que le poisson que l'on dégustait avait été pêché près de Brioude, dans les eaux de l'Allier où il était bien plus rare que dans celles des rivières de Bretagne. On servit alors un "Gewurtztraminer" de 1921 qui contribua quelque peu à délier les langues, même celle du secrétaire
particulier de Monseigneur que l'on n'avait guère encore eu l'occasion d'entendre jusqu'alors. Issu d'une très ancienne famille de la région de Solignac, il était doté d'un tempérament très réservé et devait lutter contre une timidité qui ne l'avait pas tout à fait abandonné. Probablement gagné par l'ambiance chaleureuse qui commençait à gagner les autres convives, il raconta avec forces détails comment, dans sa jeunesse, il lui était arrivé de pêcher, près de Langeac, un énorme saumon dont la prise lui avait occasionné pas mal de difficultés, au point qu'il avait été obligé de solliciter l'aide de deux autres pêcheurs pour amener le monstre en lieu sûr.
          Bien entendu, Monseigneur tout à la joie de pouvoir parler de son pays natal avec une de ses compatriotes et, bien qu'appréciant la finesse de ce poisson qu'il dégustait avec un plaisir évident, ne pouvait s'empêcher de revenir sur son cher Morbihan. Car s'il pensait très souvent au pays qui l'avait vu naître, il n'avait guère l'occasion de l'évoquer avec ses interlocuteurs. Il avait constaté qu'ici, en Haute- Loire, combien rares étaient ceux qui connaissaient la Bretagne, comme d'ailleurs ceux qui en étaient originaires. Panni ces derniers, quelques rares fonctionnaires qui devaient, au hasard de mutations, de se retrouver dans des services publics au Puy, mais aucun d'entre eux ne venait du Morbihan. Et soudainement, il se retrouvait en train de parler d'Auray, de Pontivy, de Languidic, de gens que tous deux connaissaient bien, de localités, de fêtes et de pardons. Et ce fut le summum lorsque Madame de Chalmeroux raconta que lors de ses pèlerinages à Sainte Anne, surtout pour le 26 juillet, elle ne manquait pas d'aller se recueillir devant l'immense mémorial où se trouvent gravés sur le granit les noms des dizaines de milliers de soldats et marins bretons tombés ou disparus en mer, durant la Grande Guerre. Parmi tous ceux-ci, classés par diocèses et paroisses, se trouvaient deux de ses oncles et un de ses cousins, la famille de Kerhilio ayant, elle aussi, payé un lourd tribut durant ce conflit meurtrier. Si Monseigneur lui-même en était revenu indemne, il n'en avait pas été de même pour l'un de ses frères, servant au 2e régiment de fusiliers marins de l'amiral Ronarc'h, disparu à Dixmude en octobre 1914, et pour deux de ses cousins tombés dans l'Aisne. Curieuse coïncidence, les morts des deux familles se' trouvaient presque côte à côte sur la même partie de l'immense mur devant lequel les femmes bretonnes, souvent vêtues de noir et portant la coiffe de leur village ou de leur région, viennent déposer le bouquet du souvenir avant de gravir à genoux les degrés de la Scala Santa.
          L'abbé Martin constatait avec plaisir que ces retrouvailles entre Morbihannais s'avéraient chaleureuses et pleines d'émotion, aussi fit- il un petit signe de  la main pour signifier à Sophie qu'elle devait retarder quelque peu l'arrivée d'une énorme poularde qui, soigneusement embrochée, avait été constamment arrosée d'un jus qui avait été l'objet de toutes les attentions de la cuisinière. Ce n'est pas un
marmiton qui avait assuré ce service hygrométrique mais bien la petite Marie, une fillette de la modiste, qui avait héroïquement et longuement résisté à la chaleur de l'immense cheminée du château. Mais pouvait-on interrompre ce dialogue de deux exilés retrouvant la terre natale? Assurément non, et bien qu'il fut parfaitement cuit à point, le volatil dut se résigner à patienter, tenu au chaud près de l'âtre où la petite Marie continua de l'arroser, de temps à autre, suivant les prescriptions de Sophie. L'abbé Martin profita d'une brève suspension de la conversation pour glisser une petite question qui de toute évidence semblait devoir relancer les débats: "Saint Vincent Ferrier, ce grand prédicateur, ne se trouve t'il pas enterré près de chez vous, dans cette partie de la Bretagne ?". Ce fut Monseigneur qui répondit, car toute son enfance avait été baignée dans l'histoire ou plutôt la légende de ce dominicain à la parole de feu. Oui, Vincent avait bien sa tombe à l'intérieur de la cathédrale Saint Pierre de Vannes où il avait été appelé par le Duc de Bretagne, alors qu'il parcourait le pays à dos d'âne, car il ne pouvait plus guère marcher à la suite d'une blessure. Il enflammait les foules et les exhortait à la repentance, leur rappelant en quoi consistaient les fins dernières de l'homme et accomplissant moult miracles. Pendant les guerres de religion, les Espagnols débarquèrent à Vannes pour venir récupérer les reliques du saint, originaire de Valence, et qui avait été canonisé moins de 40 ans après sa mort. Le clergé cacha si bien ses restes que pendant plus d'un demi- siècle, on les crut bien perdus pour toujours. Et dans de nombreux villages du Vannetais, on raconte encore de nos jours qu'ici ou là, grâce au pouvoir du saint homme, un estropié fut guéri ou qu'une femme, jusque là stérile, donna des enfants à son époux et à la Bretagne.

Un remarquable repas pour réchauffer le cœur des convives. Mais où commence le péché de gourmandise ?

        A peine en eut-on terminé avec Saint Vincent que sur un signe discret de l'abbé, la poularde fut amenée en grand apparat afin que l'on puisse l'admirer dans l'intégrité de ses formes. Dressée majestueusement sur une généreuse litière de girolles, elle apparaissait somptueuse, souveraine, offrant au regard des reflets dorés qu'un ultime laquage à base de miel venait de lui conférer, pour repartir aussitôt afin d'être découpée suivant les règles de l'art. Les convives furent d'accord pour estimer que l'on n'avait jamais vu des pilons et des cuisses d'une aussi belle taille et les aiguill.ettes s'annonçaient d~une généreuse épaisseur. Quand à la farce; constituée de jambon de pays, parfumée avec quelques fines tranches de truffe, elle fondait littéralement dans la bouche, alors que la succulence de la poularde elle~même justifiait amplement toute la rigueur qui avait présidé à son élaboration. C'est alors que le Barthou apporta une bouteille de Romanée Conti de 1907, l'un des plus grands crus de la Côte de Nuits. Naturellement, après en avoir tiré le bouchon avec beaucoup de soin, il se mit en devoir de verser un peu 4u précieux liquide dans le verre de l'abbé pour que celui-ci, après l'avoir légèrement agité afin qu'il libère tous ses arômes, puisse vérifier si le Cosne Romanée s'avérait digne de son hôte. Après l'avoir gardé en bouche puis dégusté avec une lenteur calculée, il lui décerna le "satisfecit" attendu d'une simple inclinaison de la tête. Bien entendu, dès que les convives eurent à leur tour absorbé la première gorgée, de ce vin exceptionnel, tous furent d'accord pour reconnaître la perfection d'un breuvage digne de la table d'un prince.
          Pendant quelques minutes, plus personne n'osa prononcer un seul mot, chacun appréciant ces instants qui, ils en étaient à peu près sûrs, ne pourraient plus leur être offerts au cours du reste de leur vie. C'est alors que Monseigneur avoua que mê,me dans les plus fins banquets auxquels il avait pu participer en Bretagne et en Normandie, il n'avait pu savourer une volaille d'une qualité si exceptionnelle et que les chanterelles qui lui servaieJ.1t d'accompagnement en rehaussait encore, si cela pouvait s'avérer possible, le niveau de perfection.

Quant à ce vin, il ne pouvait trouver de mots pour le décrire et expliquer tout ce qu'il offrait non seulement au palais mais à l'ensemble de son être et il ne pouvait trouver de comparaison ou de ressemblance qu'avec une œuvre d'art. Il avait eu l'immense plaisir â l'occasion d'un récent voyage à Paris d'aller écouter Georges Thil dans le "Werther" de Massenet et, bien que ces deux œuvres d'art chacune dans leur domaine ne puissent en aucun cas être comparables, elles lui offraient le même sentiment de perfection et d'émotion, et constituaient dans leur répertoire respectif un véritable chef-d'œuvre. Puis il ajouta avec bonhomie qu'il tenait à féliciter la cuisinière qui avait su leur offrir un tel régal et la pauvre Germaine, que l'on était aller quérir dans son antre, arriva rouge de confusion et très émue, ne parvenant point à dissimuler son contentement qui ne se manifesta que par quelques larmes de joie qu'elle écrasa discrètement sur ses joues encore enluminées par la chaleur de l'âtre. Dans tous les dîners et soupers qu'elle avait préparés pour des diplomates et de hautes personnalités originaires de tous les pays de l'Europe, elle n'avait jamais reçu un tel hommage et cette délicate attention lui allait droit au cœur.
           Alors qu'elle amorçait son retour en direction de ses fourneaux où s'élaborait une ultime surprise, la maîtresse cuisinière ralentit soudain le pas, s'arrêta hésitante, puis finalement opérant une volte- face se retrouva auprès de Monseigneur: "Vôtre Grandeur, veuillez excuser l'audace d'une pauvre cuisinière qui depuis de nombreuses
-années souffre en silence d'une grande injustice que notre Sainte Mère l'Eglise continue à perpétuer". Son interlocuteur, intrigué tout autant qu'amusé, lui fit signe de continuer ."Eh bien, depuis que dans ma prime jeunesse, je suis allée au catéchisme, j'ai toujours entendu affirmer que la Gourmandise constitue l'un des sept péchés capitaux. Or en fait il n'en est rien et je pensè que les savants et les théologiens qui ont traduit les textes grecs ou hébreux se sont trompés en trahissant, peut-être involontairement, le sens d'un mot qui leur était étranger. Lorsque mes maîtres ont été en résidence à Naples, un Monsignore de ces lieux nous avait expliqué que c'était la "Ghiottoneria" qui relevait du "peccato" et que la "Golosita", elle, ne constituait même pas un "peccatucio", C'est comme si l'on considérait la poésie ou la peinture comme des péchés capitaux alors qu'elles aussi exigent une somme considérable d'ingrédients, d'apprentissage, de savoir-faire, d'expérience et peut-être aussi à la base un don que l:on peut attribuer au Tout-Puissant. Et de l'autre côté, ce n'est pas non plus le premier venu qui peut s'improviser comme étant un véritable connaisseur. Il faut des années pour en devenir un digne de ce nom et que l'on ne puisse jamais confondre avec certains goinfres ingurgitant d'énormes quantités de n'importe quel met. Il faudrait que sa Sainteté demande une réforme du catéchisme tout au moins sur ce chapitre. Et puis j'affirme que tous les grànds cuisiniers, tous les grands chefs que j'ai pu rencontrer lors de nos pérégrinations en Europe avaient tous un point commun, c'est l'amour qui les animait comme un feu sacré, amour envers leurs maîtres, leurs clients, leur métier. Comment pourrait-il en aller autrement d'ailleurs si eux-mêmes n'étaient pas animés et motivés par une passion qui leur fait rechercher la perfection? Et cette recherche de la perfection ne peut que procéder de notre Créateur. Mais veuillez me pardonner, Monseigneur, car, voyez-vous, moi aussi, j'éprouve ces mêmes sentiments et pourtant je ne me sens nullement coupable d'induire mon prochain en tentation, le conduisant à succomber à un péché capital". Sur ces paroles, Germaine s'arrêta subitement, comme vidée et incapable de poursuivre, subitement effrayée de ce qu'elle considérait soudain comme une impardonnable effronterie. Dominant sa timidité naturelle, elle venait de mener à bien cette mission que soudainement et sans préparation elle avait décidé d'accomplir, poussée par un violent souci de justice et d'équité.
          Monseigneur la remercia pour sa franchise et pour la justesse de ses propos puis, sur un ton conciliant, il lui assura que lui-même partageait son opinion. A Sainte-Anne, quand il recevait ses hôtes ainsi que ceux que, parfois, la Préfecture lui envoyait, il avait pu constater combien l'influence d'un excellent repas contribuait à rapprocher les hommes. Sa tante, qui après son veuvage avait, dans la capitale normande, continué à exercer ses talents en s'occupant de la réception et de la restauration de ses invités, lui avait d'ailleurs tenu un langage assez semblable. Il avait également constaté que dans les annœs de sa vie publique, leur divin Maître avait en plusieurs occasions participé à des banquets et qu'effectivement son premier grand miracle, il l'avait réalisé pour que la fête de ses amis de Cana ne soit pas ternie par le manque de bon vin, de façon à ce que les invités de ces noces louent le Seigneur pour cette joie si terrestre et que pour l'humanité entière, au cours des siècles, ce miracle reste comme le symbole de la tendresse de Dieu pour son peuple.
          Les convives continuèrent à échanger des propos dont la tendance générale aurait pu se résumer dans l'idée que la perfectIon dans la façon de préparer les mets et la min:utie dans l'élaboration des grands crus constituaient un des aspects de la culture et de la civilisation de chaque pays et même de chaque région. En ce qui concernait la France, elle devait sûrement occuper l'une des meilleures, si ce n'est la première place au monde. M. de Chalmeroux évoqua l'un de ses séjours à l'étranger où les excellents plats de sa cuisinière avaient permis des rapprochements qui à première vue semblaient bien improbables. Il _se souvenait particulièrement bien d'un assez influent ministre d'un état balkanique qui était ainsi devenu un ami personnel alors qu'il avait jusque là manifesté une réelle froideur vis-à-vis de notre pays, ét~t vivement sollicité et savamment conditionné par des groupes d'intérêts berlinois. Le Quai d'Orsay avait beaucoup apprécié ce succès à l'inverse de la Wilhelmstrasse qui 

      manifesta ouvertement son dépit en rappelant son attaché commercial. Il évoqua aussi ces repas où se rencontraient des écrivains, des artistes et des hommes politiques, venant de tous les horizons et qui, stimulés par un excellent repas et de non moins excellents vins, préparaient des rencontres dont le retentissement devait dépasser le cadre des frontières. Si le but avoué prétendait qu'il ne s'agissait que de rencontres entre artistes et hommes de bonne volonté, on pouvait deviner qu'en fait, ils s'inquiétaient du nouveau climat qui insidieusement s'instaurait en Europe et laissait présager pour l'avenir de biens fâcheuses tensions. Durant la Grande Guerre qu'il avait vécue au front, comme jeune capitaine à la tête de ses hommes, il avait également partagé avec eux les rigueurs d'un ravitaillement problématique et très souvent spartiate. Mais ces derniers lui avaient manifesté beaucoup de reconnaissance lorsque, recevant quelques colis, il les avait partagés avec eux au grand étonnement quelque peu scandalisé de certains de ses collègues officiers. Mais lors de coups durs, il savait parfaitement bien que tous ses hommes le suivraient.
                Puis revenant soudain sur l'évocation de ces dîners rencontres entre auteurs et artistes, Monsieur de Chalmeroux évoqua la très prochaine venue de l'écrivain Jules Romains qui souhaitait participer à l'un de ces fameux repas, alors que le Barthou se présentait chargé d'un plateau de fromages de la région. Ceux-ci semblaient sans prétention, et en particulier une fourme de Saint Anthème dont la croûte offrait une palette allant du jaune au brun foncé et dont la pâte lisse et pleinement onctueuse semblait persillée de fleurs de givre d'un bleu soutenu. Pour l'accompagner, le maître échanson avait choisi un vieux Château Pétrus qui, à un spectateur quelque peu moins attentif, aurait pu sembler n'éveiller qu'un intérêt un peu moins vif. En fait, cette apparence n'était pas due à la possibilité d'une qualité un peu moins exceptionnelle mais au fait que Monseigneur, ne cherchant pas à cacher sa surprise, venait de reconnaître sur son assiette à fromage un épisode de la vie de George Cadoudal. En effet, chacune des assiettes de ce service représentait un événement ou un lieu se rattachant à la vie du célèbre chouan et, bien entendu, vu d'après l'imagerie populaire. Et celle qu'il tenait entre les mains représentait l'arrestation du chef des révoltés morbihannais à Paris, en 1804, tandis que M. de Chalmeroux avait reçu, quant à lui, la scène de l'évasion de Georges et de son fidèle lieutenant "La Vendée". L'artiste avait notablement exagéré la carrure et la prestance du chef des révoltés qui bien que jouissant effectivement d'une force herculéenne n'aurait pu
. réussir l'exploit de rejeter l'assaut d'une vingtaine de policiers dont on voyait plusieurs renversés sur le sol. -Monseigneur précisa qu'un de ses ancêtres qui jadis fit partie des partisans de Georges l'avait vu tordre un fer à cheval et qu'une autre fois, il avait pu l'admirer en train de soulever, à lui seul, un lourd chariot ,profondément embourbé du côté de Josselin. La légende locale, quant à elle, rapportait qu'étant jeune et à peine âgé de seize ans, il courait en portant sur le dos un sac de 

farine du moulin familial. Cette force herculéenne lui avait permis en maintes occasions de se tirer de bien mauvais pas et en outre elle inspirait à ses adversaires une crainte justifiée. Bien entendu, la conversation avait bifurqué, et pour un long moment, sur ce personnage haut en couleurs et dont la vie était particulièrement connue de deux des convives et ce jusque dans des détails que même des historiens très spécialisés ne connaissaient pas tous. L'épouse du diplomate raconta à ce propos que jadis elle avait été reçue par Mademoiselle de Cadoudal dans sa demeure de Kerléan et qu'ayant appris, en évoquant les temps héroïques que son invitée descendait de Corentin de Kerhilio, elle lui avait offert l'un des pistolets de Georges qui constituaient une partie de l'héritage du héros local.
          Les fraises du jardin avaient déjà remplacé le fromage sans que Monseigneur et sa compatriote n'aient quitté leur Morbihan et sans qu'ils n'aient cessé d'évoquer les heures sanglantes où leurs familles avaient participé à ces combats héroïques où les armes à la main, ils avaient combattu pour une liberté qu'ils avaient placée au-dessus de leurs propres existences, celle de rester fidèles à la foi de leurs pères. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce ne fut ni l'abbé Martin, ni personne d'autres qui vint mettre un terme â cette sorte de reconstitution des évènements dramatiques qui secouèrent violemment la région d'Auray durant cette terrible guerre. Non, ce fut tout bonnement un parfum qui soudainement envahit la vieil 1 e salle à manger du presbytère. Monseigneur cQmmençait justement une phrase lors<fUe Sophie arriva portant un plateau et en le déposant sur la table souleva le couvercle qui avait pour mission de conserver le plus longtemps possible l'anonymat et le mystère d'un dessert, ainsi que la chaleur qui devait présider à sa dégustation. Ce simple mouvement de la main de celle qui avait mis toute sa science et tout son coeur dans la réalisation de cette merveille, ce ge~te révélateur, libéra soudain un bouquet de flagrances qui explosa littéralement comme le final d'un feu d'artifice. Monseigneur qui avait amorcé un geste destiné à souligner l'esprit d'opiniâtre résistance de ses compatriotes d'alors, resta immobile la main levée, comme figée et, la bouche entrouverte, ne put continuer la phrase qu'il venait de commencer. On put alors lire sur les traits de son visage un véritable étonnement qui ne dura que quelques secondes pour faire place à un enthousiasme manifeste.
          "Comment avez-vous bien pu connaître ma véritable dilection pour le Kouign-Amann" dit-il, en se tournant vers l'abbé Martin qui ne cachait pas un grand sourire qui montrait bien la satisfaction qu'il éprouvait à constater que ce repas avait été depuis le début jusqu'a la fin une totale réussite. "Au Moyen Age, je nie serai vu contraint de vous envoyer au bûcher pour crime de-sorcellerie", conclut-il en riant. "Monseigneur", intervint alors Sophie, Il je pense que comme tous les vrais connaisseurs de votre gâteau national, c'est encore assez chaud que vous préfèrerez le déguster. Il y a de nombreuses années que j'en 

ai appris la recette de la bouche même d'un grand chef breton, mais, je peux vous assurer que j'y ai ajouté une petite touche personnelle que vous ne manquerez pas de remarquer mais que je tiens à garder secrète. Si je ne suis pas bretonne mais bien vellave de naissance et de cœur, je dois néanmoins avouer que j'ai toujours connu une totale réussite lorsque après avoir servi un excellent menu, je couronnais mon ouvrage avec votre fameux Kouign-Amann. Je n'avais besoin que d'un seul ingrédient mais qui devait être d'une qualité irréprochable, un beurre très frais à tous points de vue".
          Le secrétaire de Monseigneur, alors que l'on commençait à servir le café, commença à s'agiter sur son siège essayant de prévenir Monseigneur qu'il devenait nécessaire d'accélérer un peu le mouvement. Pour cela à plusieurs reprises, il sortit sa montre qu'il tint un moment immobile puis finalement décida de lui imprimer un 1 éger mouvement pendulaire qui finit par attirer l'attention de Madame de Chalmeroux qui, d'abord surprise puis amusée, s'arrêta de parler; ce soudain silence attira à son tour l'attention de Monseigneur qui apercevant à son tour le manège de son chauffeur le rassura en lui affinant qu'ils seraient bien de retour au Puy dans les délais prévus. Il est vrai que tout avait contribué à ce que les convives ne vissent point passer le temps: l'ambiance de la salle, le raffinement des mets servis, l'intérêt de la conversation qui avait atteint son apogée lorsqu'elle amena les morbihannais à évoquer le mémorial de Sainte Anne dl Auray avec le souvenir de leurs parents et amis morts pour la France.

losange


Les multiples fruits d'une visite inoubliable.

 

                   C'était maintenant avec un regret certain que Monseigneur se voyait contraint de quitter des lieux où il se sentait si bien. Alors que rien ne l'avait préparé à un tel accueil, il avait connu l'agréable surprise de se voir reçu dans une maison amie où on lui avait servi un repas hors du commun, arrosé des vins les plus rares. Ces agapes, il les avait ressenties comme un de ces rares moments de l'existence où l'on éprouve un sentiment d'intense perfection, d'autant plus que la conversation entre les convives s'était toujours maintenue à un niveau de qualité -très élevée, ne-se rapportant qu'à des sujets passionnants alors même qu'au départ, un observateur peu attentif aurait pu croire qu'ils ne pouvaient que sombrer dans la banalité. Au contraire, loin de s'essouffler, la conversation reprenait de la vigueur, comme si chacun des intervenants possédait ces qualités qui font le charme des conteurs nés. Quelle différence avec la tonalité de certains repas officiels où des convives insipides et parfois vulgaires ne savent trop souvent qu'échanger des lieux communs et de consternantes banalités!
                   Il avait surtout apprécié cette extraordinaire rencontre qui, pour lui, avait constitué une surprise totale, celle d'une femme hors du commun, descendante d'une très ancienne famille de la noblesse vannetaise, férue d'histoire bretonne, connaissant chaque pouce de cette terre si imprégnée de christianisme, chaque pardon, chaque enclos, chaque calvaire, ossuaire ou porte triomphale. Lui, l'exilé si éloigné de sa province natale, qui se sentait quelque peu perdu dans ces montagnes vellaves aux hivers si longs et si rigoureux, avec leurs routes encombrées de neige pendant plus de quatre mois, si loin de . l'Océan et de son cher Morbihan, il s'était soudain rendu compte qu'il n'était pas le seul à avoir connu la douleur de l'exil, cette souffrance si méconnue et si peu compatie. Si les Bretons pour diverses raisons sont contraints de quitter leur pays natal, ils ne peuvent jamais l'oublier et, malgré le temps qui passe, ils ne parviennent pas à se débarrasser de
cette douleur lancinante qui parfois les ronge au plus profond de leur cœur.
         Alors combien immense fut le plaisir qu'il éprouva à se retrouver soudain projeté dans l'ambiance de son pays par la seule magie du verbe de son interlocutrice! C'est ainsi qu'il venait de se revoir devant la basilique de Sainte Anne, se rafraîchissant à l'une des vasques de granit alors que de sa voix d'airain le bourdon appelait les pèlerins à la prière. De la même façon, ses pas l'avaient ensuite porté dans les jardins qui fleurissent les vieux remparts de Vannes puis plus loin jusque sur les rives de l'Oust, où il lui fut donné d'admirer la fière allure du château de Josselin, l'orgueil des Rohan, solidement campé sur son promontoire. En quelques minutes de conversation, il s'était ainsi retrouvé sous le ciel breton avec sa luminosité si particulière. Il lui avait semblé entendre les cantiques de chez lui repris par des dizaines de milliers de voix puis le son acide des bombardes et des binious, et il avait senti trembler le sol morbihannais sous la foulée des danseurs. Il avait humé la senteur sauvage de la lande aux ajoncs d'or et les embruns du golfe. Alors que pour cette visite pastorale, il s'était aventuré dans cette "terra incognita" où il avait craint de recevoir, au mieux, un accueil sans chaleur aucune, il venait de vivre une inoubliable journée, une véritable bénédiction du ciel. Et après ces rares moments de grâce et de bonheur, il se préparait à présent à regagner la cité ancienne avec le cœur et l'esprit léger, un peu comme un étudiant à la sortie de sa première pièce de théâtre, ne sachant plus très-bien faire la part du réel de celle de l'imaginaire. C'était un homme nouveau, le "vir novus" des épîtres et encore plus un nouvel évêque, prêt à affronter l'administration poussiéreuse d'un diocèse quelque peu endormi dans la béatitude d'une routine qui, peu à peu, avait réussi sournoisement à tout d'abord engourdir, puis ensuite graduellement à faire sombrer peu à'peu dans la nuit de l'oubli toutes ses tentatives de changement. Il se posait soudainement la question: "comment ai-je pu supporter jusqu'à ce jour ce vicaire général" ? Sa seule manie d'inhaler du tabac à priser venait soudain de lui apparaître comme répugnante. N'était-il pas devenu l'otage de ce prêtre maniaque et rancunier qui se laissait dominer par ses aversions personnelles et ses rancœurs recuites, cet hommè à l'esprit étroit à qui il avait, dès sa propre arrivée au Puy, laissé les coudées bien trop franches? Certes, il s'était bien rendu compte de son habileté à manipuler les plus anciens membres du chapitre mais avait toujours retardé l'inévitable moment
où il lui faudrait intervenir avec fermeté pour mettre un terme à cette situation de faiblesse. Son silence sur les caprices et le parti pris de ce collaborateur n'avaient-ils pas encouragé ce dernier à se considérer parfois comme le véritable patron de la haùte-ville? L'heure avait sonné de prendre une ferme résolution pour qu'il n'y ait plus qu'un seul maître dans cette grande maison et que les intrigues de cette camerilla soient enfin réduites à néant. Omre les marchands du temple, ne convient-il pas de chasser aussi ceux qui, au lieu de servir un seul
maître, se complaisent à jouer de leur influence au profit de causes douteuses, contribuant à en faire une maison où se côtoient des gens plus coupables encore que les voleurs cités dans les Écritures ?
          L'heure de la vérité ne venait-elle pas de sonner, ses yeux ne s'étaient-ils pas enfin dessillés? Ces agapes n'avaient-elles pas joué le rôle d'un révélateur qui soudainement laissait apparaître le visage de la réalité? En fait, au moment même de ce départ, il était obligé de constater que, depuis des années, il n'avait plus rencontré de manifestations d'amitié sincère comme celles que l'on venait de lui offrir lors de cette visite pastorale. Et cela paraissait si manifeste que son secrétaire, lui-même, l'avait ressenti; lui, habituellement si réservé et si peu démonstratif, se surprenait à fredonner un air guilleret tandis qu'un large sourire éclairait son visage d'ordinaire si compassé. Alors que les convives commençaient à se lever de table, toutes ces pensées venaient de lui traverser l'esprit avec une incroyable rapidité. C'est alors qu'il aperçut que son hôte attendait de lui qu'il prononce les grâces. Après cell es-ci, il ajouta une prière personnelle: "Et que le Seigneur bénisse cette maison et tous ceux qui s'y trouvent à présent réunis! Et que vous, mes amis, conserviez parmi vous ce bel esprit d'amour et de Charité que j'ai pu constater ce jour avec grande joie! Rappelez-vous ce que nous a dit Saint Paul avec beaucoup de force et d'insistance: "la Charité, elle, ne passera jamais, alors que la Foi et l'Espérance disparaîtront au jour dernier, car elles seront devenues sans objet".
   .
           Tandis que tous se dirigeaient vers la porte, Monseigneur prit le bras de l'abbé Martin pour l'arrêter et lui glissa discrètement à l'oreille: "Cela vous ennuierait-il de me montrer rapidement votre cave? ". L'abbé acquiesça en lui faisant signe de le suivre et, traversant le jardin, ils descendirent quelques marches avant de pénétrer dans une série de caves voûtées qui s'étendaient également sous le château. Grâce à quelques ampoules électriques récemment installées, on pouvait admirer le rangement des bouteilles toutes remarquables, par grandes régions vinicoles et années de récolte. En achevant 1 e tour de ces lieux, ils passèrent devant un amoncellement de bouteilles vides qui, à ellés seules, occupaient l'une des caves. Monseigneur s'arrêta, déclarant "mezza voce" : "Mon Dieu, que de cadavres! Que de victimes!" Et l'abbé se retournant vers son évêque tout en s'inclinant humblement comme pour une confession, dit avec un élan de sincérité: " Ah, Monseigneur, je peux vous rassurer sur ce point, car toutes ont eu la grâce de voir un prêtre avant de passer et je puis même vous assurer que certaines ont encore eu, tout dernièrement, un extraordinaire privilège, 'celui de recevoir en cet ultime instant un dernier réconfort: 1 a bénédiction et l'absolution de leur évêque! ". Les deux interlocuteurs se regardèrent un instant avant d'éclater d'un grand rire complice. Comment, en si peu de temps, ces deux prêtres si différents à tous points de vue avalent-ils réussi à faire 

disparaître tout ce qui aurait pu être un obstacle à une mutuelle estime? ils regagnèrent le jardin avant de se diriger vers la limousine dont le coffre était grand ouvert. Le Barthou était en train d'y installer un mystérieux colis enveloppé dans une épaisse couverture de laine. Répondant à l'interrogation muette de son évêque, l'abbé Martin expliqua: "Un tel tableau, où notre ami gallois a su si bien représenter la cité qui vous a été confiée, ne pouvait en aucune façon se trouver pleinement mis en valeur dans cette petite pièce sombre de mon modeste presbytère; au contraire, il le sera pleinement dans l'une des salles de votre palais épiscopal où les grandes baies vitrées lui offriront la lumière et la notoriété dont il est digne. De la sorte, il ne pourra qu'honorer davantage le talent de notre ami peintre car il y sera sûrement beaucoup plus apprécié par vos nombreux visiteurs que par mes braves laboureurs de Saint Isidore. Mais soyez pleinement rassuré, parce qu'ici, nous possédons encore de nombreuses toiles de Monsieur Mason".
          Tout le village était sorti sur le pas des portes pour de loin saluer le départ de son évêque qui arrivait accompagné de son hôte. Quelques enfants agitaient des brassées de fleurs des champs. Avant de s'installer dans la limousine, Monseigneur, d'un ample geste du bras donna sa bénédiction à la foule qui peu à peu s'était approchée de la voiture. Puis le curé Martin, sur un signe de son évêque, se pencha un peu à l'intérieur de la voiture pour entendre ces ultimes paroles: "Quoi que vous puissiez me demander, vous trouverez toujours en moi une oreille attentive et attentionnée. Je suppose que vous ne souhaitez pal quitter votre Saint Isidore que vous aimez et qui vous aime tant. Vous avez la chance d'avoir rencontré de vrais amis, ne la gaspillez pas. J'espère que la santé de Monsieur de Chalmeroux ira en s'améliorant et que lui et son épouse lorsqu'ils se rendront au Puy ne manqueront pas de me rendre visite, car vous pouvez les assurer qu'ils seront toujours les bienvenus à l'évêché. je dois d'ailleurs vous demander de leur transmettre un renseignement très important pour leurs recherches historiques: je donnerai des instructions pour que nos archives diocésaines leur soient toujours ouvertes lorsqu'ils le souhaiteront. Je suis sûr que ces jours-là, grâce à Madame de Chalmeroux, j'aurai l'impression de me retrouver pour quelques instants dans ma lointaine Bretagne, au coeur de ce pays de Sainte Anne que j'aime tant, comme vous le saviez déjà avant que je n'arrive à Saint Isidore. Merci Monsieur le Curé pour cette journée qui m'a conduit de surprise en surprise; vous êtes un excellent prêtre et à présent, en pleine connaissance de cause, je me ferai un plaisir de faire taire les méchantes langues dont malheureusement même notre Eglise n'est pas dépourvue. Que Dieu vous ait en sa sainte garde! ". Et frappant légèrement sur l'épaule de son secrétaire, il donna le signal du départ. A ce moment précis, on put entendre la voix de "Catherine" qui, du haut de son clocher trapu semblait dire adieu à Monseigneur
et lui souhaiter un bon retour jusqu'à la cité mariale, de même qu'elle l'avait salué lors de son arrivée, au cœur de la petite paroisse.
          Marchant à pas lents, le visage illuminé d'un vague sourire, l'abbé Martin regagnait son presbytère; dans sa tête repassaient un à un, comme en un fulgurant récapitulatif, tous les différents épisodes de cette journée si riche en évènements; oui, vraiment la visite de Monseigneur avait constitué une réussite totale. Sortant son bréviaire, il se mit en devoir de le lire, tout en arpentant lentement les allées imprécises du jardin, passant successivement de l'ombre à la lumière. Mais comme, contrairement à ce qu'il avait espéré, il ne parvenait pas â concentrer suffisamment son attention pour que sa lecture puisse se transformer en prière, il préféra remettre à un peu plus tard psaumes, antiennes et répons. En effet, en parcourant les lignes de l'office, il ne pouvait s'empêcher de revenir par la pensée au déroulement de cette journée historique pour Saint Isidore. Il savait à présent, et de façon sûre, qu'il avait conquis l'estime et l'amitié de son évêque, et que pour celui-ci, le nom du petit village évoquerait à présent autre chose que l'image d'un pasteur quelque peu rebelle et se préoccupant davantage de sa cave que de ses paroissiens. Dans l'avenir, la seule évocation du nom de Saint Isidore lui remémorerait de précieux souvenirs où se mêleraient gastronomie, amitié, ainsi que de nouvelles images et des souvenirs méconnus de la Bretagne.
          A propos de cette dernière, ne devait-il pas prendre une ferme résolution? A la lumière de ces conversations entre ses hôtes, n'avait- il pas soudain pris conscience qu'en fait, il n'avait jamais mis les pieds dans cette vaste province aux aspects si variés? Quelle découverte lui avait soudainement procuré ces échanges entre Monseigneur et Madame de Chalmeroux ! Lui qui jusqu'alors n'avait jamais répondu favorablement aux invitations maintes fois renouvelées de son ami de là-bas, de venir lui rendre visite dans sa cure de Kérandaul et de passer quelques jours à visiter sa région, ne devait-il pas lui écrire pour lui faire savoir qu'il acceptait enfin cette offre? Et bien sûr, qu'il lui prépare un séjour alliant la ferveur au tourisme dans ce Morbihan qui devait posséder un charme si prenant pour que durant presque tout le repas, il ait pu ainsi monopoliser toute l'attention de ses invités. Il revoyait leurs visages graves alors qu'ils prononçaient avec une ferveur quasi mystique les paroles du benedicite breton. Ensuite au cours du repas, en écoutant leurs propos, il lui avait semblé entendre une voix impérieuse qui l'appelait et lui disait: "toi aussi, tu connaîtras cette Bretagne qui t'attend depuis si longtemps sans que tu l'aies jamais soupçonné". L'abbé réalisa soudainement que son dernier voyage un peu sérieux avait consisté en un pèlerinage à Assise, au pays des Fioretti. D'autant plus que ce périple, à un carrefour mal signalé près de Gubbio, avait bien failli être interrompu par la puissante~Fiat de Benito Mussolini qui avec beaucoup de résolution avait percuté le petit autocar où se trouvaient
 les pèlerins français, heureusement sans conséquence pour ceux-ci. il venait de se rendre compte qu'un message urgent venait de lui parvenir, un message auquel il se devait de répondre sans aucun retard. Oui, dès demain, il allait s'adresser à son fidèle ami afin de lui expliquer la situation et de lui demander enfin cette hospitalité que jusqu'alors il n'avait pas jugé utile d'accepter. il venait de prendre sa décision comme s'il avait reçu un signe venu d'en haut, un peu comme pour une conversion paulinienne. Oui, son bâton de pèlerin allait le conduire, non pas à Saint Jacques de Compostelle, comme cela arrive souvent en Velay, mais bien à Sainte Anne d'Auray où il vivrait ces journées inoubliables si chères à tous les enfants de l'Armorique. Il pourrait en outre célébrer sa messe dans la basilique, visiter son trésor et bien sûr participer aux humbles manifestations de foi de ces milliers de paysans bretons. Il demanderait à Madame de Chalmeroux de lui préparer un itinéraire qui lui permettrait de découvrir le golfe du Morbihan et ses îles et, en particulier, de se rendre sur place là où la flotte romaine avait défait celle des Vénètes. Il se souvenait encore de ce passage du "De bello gallico" où César décrit avec précision le site où se déroula le drame mettant fin à la résistance vénète. Et puis, que savait-il de l'Océan et de son pouvoir magique sur les poètes et les écrivains? Il devinait qu'il avait tout un monde nouveau à découvrir là-bas, un peu comme son ami gallois avait découvert la Toscane et le Velay.
           Rentrée au château que son mari avait regagné depuis un moment, ressentant déjà, en raison de son état de santé, les fatigues de cette journée, Madame de Chalmeroux s'était précipitée dans le bureau de son époux, toute impatiente de reprendre la plume pour raconter les événements de la journée à sa fille. Cette dernière, dont le mari était premier secrétaire de l'ambassade de Buenos-Aires se trouvait éloignée de sa famille depuis plus de sept ans et elle n'était seulement revenue que deux fois pour des vacances en Métropole. Peut-être que dans quelques années, les progrès des Latécoère de l'Aéropostale ou ceux des ballons dirigeables de Zeppelin permettraient des voyages bien plus rapides que ces interminables traversées sur de grands paquebots. De jeunes et audacieux aviateurs mettaient leur vie en péril pour que bientôt, peut-être dans un avenir pas trop éloigné, le courrier et les passagers ne mettent plus que deux ou trois jours pour relier Paris à toutes les grandes capitales sud-américaines.
           De son écriture ample et élégante, sa mère allait lui décrire, par le menu, jusqu'aux moindres incidents de cette journée exceptionnelle, insistant probablement sur tous ceux qui concerneraient sa chère Bretagne. A ce titre, elle ne manquerait pas de brosser un portrait du prélat en qui elle avait retrouvé un voisin morbihannais et reconnu un homme de qualité. Elle dépeindrait sa haute stature, d'autant plus remarquable qu'elle n'est pas caractéristique du peuple breton.

          Et c'est ainsi que pendant de longues heures, elle allait pouvoIr s'épancher sur son vélin de Moirans, faisant partager à sa chère "lointaine" ses émotions, ses surprises et ses sentiments. il lui arrivait parfois de remplir une vingtaine de pages et de passer une journée complète à la rédaction de cette véritable littérature. Les réponses qu'elle recevait d'Argentine s'avéraient nettement moins fréquentes et surtout moins prolixes que ses propres missives, même si elles parvenaient à les égaler par la qualité du style et la richesse de leur contenu. Bon chien chasse de race et durant ses études secondaires au Puy, sa fille s'était toujours montrée une brillante élève en français et en latin dont elle raflait régulièrement les prix ainsi que ceux d'histoire. Mais à présent, avec ses quatre jeunes enfants et même si elle bénéficiait de l'aide plus conviviale qu'efficace d'une jeune bonne venue du fin fond de la pampa, elle ne disposait pas d'autant de temps que celle qu'elle appelait avec une affection quelque peu teintée d'ironie "notre nouvelle madame de Sévigné". Cette dernière allait donc écrire jusqu'à fort tard dans la nuit, refaisant le plein d'encre de son Waterman lorsqu'il donnerait des signes d'épuisement. Elle achèverait sa longue missive au cours de la matinée suivante, expédierait la volumineuse enveloppe qui mettrait au moins une quinzaine avant de parvenir à sa destinataire. Elle savait que c'était toujours avec un plaisir renouvelé que sa fille prenait connaissance de ses .lon~es missives et c'est avec la même passion que chaque quinzaine, elle lui envoyait une nouvelle chronique qui lui permettait de ne rien ignorer de ce qui constituait l'existence de ses parents ou 1 'histoire de leurs familles. En réalité cependant, elle trouvait parfois pesant ce déluge de correspondance où elle sentait ce que cet amour maternel avait d'excessif. Restée l'unique fille après le décès de sa sœur Catherine, elle savait très bien que ses deux frères aînés, dont l'un engagé dans la carrière diplomatique à Paris et l'autre faisant valoir leur domaine de Langlade près de Brioude, n'étaient que très irrégulièrement informés de ce qui se passait à Saint Isidore. Elle soupçonnait d'ailleurs sa mère de l'utiliser comme terrain d'entraînement en s'obligeant à lui expédier régulièrement ses exercices littéraires. Elle savourait certes la haute qualité épistolaire de cet abondant courrier qui lui permettait d'ailleurs de ne rien ignorer des évènements familiaux et locaux, mais elle imaginait aussi parfois que ces longues épîtres auraient pu apparaître à certains, même habitués à correspondre, comme une véritable et trop rigoureuse corvée. En somme, sa mère agissait un peu comme ces grands musiciens qui, bien qu'arrivés au sommet de leur carrière, s'imposent chaque jour de longues heures de gammes ou de variations, afin de ne pas courir le risque de s'éloigner de leur plus haut niveau. Certains jours, après avoir tenniné l'intenninable lecture, elle en arrivait à iniaginer que sa mère envisageait .pour un avenir plus ou moins lointain de réaliser une œuvre littéraire et qu'ainsi en s'astreignant à lui écrire si régulièrement, elle .$.e préparait peu à peu, en vue de passer ensuite, sans effort, à la vitesse supérieure. Toutefois, dans ses 

réponses, elle se gardait bien de laisser transparaître le plus léger soupçon de ce qu'elle osait imaginer, tout en se persuadant chaque année un peu plus qu'un jour ou l'autre, une des missives maternelles l'informerait enfin d'une décision à laquelle elle était préparée depuis des lustres. A ces moments là, ce n'était plus à Madame de Sévigné qu'elle pouvait comparer sa mère mais plutôt à George Sand qui écrivit des milliers de lettres à ses amis, amants ou relations de tous poils, avant de céder à l'envie de publier ses œuvres romanesques.
          Les yeux mi-clos, le corps agité d'involontaires et pénibles soubresauts, Pompon, alangui sur son muret, à présent protégé des outrances de l'astre estival, semblait payer comptant ses excès alimentaires de tantôt. En vérité, son estomac ne parvenait pas à lui pardonner de s'être ainsi gobergé en engloutissant avec une indéniable goinfrerie les restes combien copieux du saumon qui avait constitué l'un des temps forts de ce remarquable repas. En somme, il avait bénéficié d'un double statut, celui d'être un invité à la fois privilégié et clandestin. Et pourtant, était-ce une conséquence de l'âge et de la méditation associés? Oui, il paraissait aujourd'hui décidé à prendre la ferme résolution de ne plus se laisser aller à sa tendance naturelle aux excès, surtout lorsqu'il s'agissait de poisson! Mais que se passerait-il à la prochaine occasion devant une tentation du genre de celle d'aujourd'hui? La fermeté de sa résolution serait-elle alors en mesure deresister aux assauts de fumets tentateurs et de visions si excitantes qui sûrement déclencheraient une salivation qui, finalement, balayerait ses ultimes tentatives de résistance?
   .
           Après l'agitation et l'excitation de cette belle journée, le calme était redescendu sur Saint Isidore. Les femmes s'étaient installées sous les ombrages des vieux tilleuls bourdonnants de tous les insectes attirés par 1 eur enivrant parfum. Assises sur leurs chaises basses de dentellières, de leurs doigts agiles, elle faisaient joyeusement cliqueter les alertes fuseaux de leurs carrots à dentelles tout en s'entretenant de la visite de Monseigneur ainsi que des tout derniers exploits de
Philibert, un enfant du pays dont 1 es démêlés avec la Compagnie
électrique et le président du tribunal défrayaient la chronique locale. Les plus âgées, qui portaient :(ièrement leurs coiffes du pays, ne s'en laissaient pas conter par les plus jeunes. On parlerait encore longtemps de la venue de cet homme si distingué et dont la haute taille et les prestigieux vêtements sacrés les avaient fortement impressionnées, même s'il avait su leur parler avec une grande simplicité. Et leur monsieur le curé avait quant à lui bien su se montrer à la hauteur d'un tel événement. En hiver, à la veillée, on en reparlerait pendant des années alors que le village enseveli sous la neige vivrait à l'heure des histoires racontées par les anciens.. tandis que les plus jeunes engourdis de sommeil se blottiraient dans le giron maternel. En alternance avec l'histoire du passage de Mandrin qui aurait donné du tabac au forgeron qui lui avait ferré plusieurs chevaux, ou aux
histoires de galipote qui terrifiaient les plus petits, on rapporterait avec de plus en plus de détails la visite de cet évêque venu de Bretagne, qui leur avait donné sa bénédiction avec une telle magnificence qu'ici on ne pourrait l'oublier de si tôt, la visite de Monseigneur !


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