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on loin des portes d'or du baptistère San Giovanni où GHIBERTI les invite déjà au Paradis et tandis qu'ils dégustent leur tasse de "caffè ristretto", brûlant comme l'enfer et noir comme le péché, les vieux Florentins se souviennent, non sans nostalgie, de leur compatriote Giovanni PAPINI, romancier et essayiste aujourd'hui disparu et quelque peu oublié.
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La multiplication avant la soustraction… |
Ses
ouvrages, toujours marqués au coin du génie et de l'originalité, furent par
la suite quelque peu frappés d'ostracisme parce que, pour les thuriféraires
des idées à la mode et pour les laquais de service d'une presse "engagée",
il ne semblait pas aller dans le sens de l'Histoire, c'est-à-dire qu'il
refusait de voir dans le marxisme un modèle à la taille du génie italien.
C'est lui aussi qui durant les sombres années du fascisme et de la guerre,
avait préparé un brillant essai dans lequel il avait entrepris de démontrer
que l'une des étapes .les plus importantes de la civilisation - au même titre
que l'invention du feu ou de la roue - avait été la découverte du pain ou
plus exactement de sa première cuisson.
Quelque part aux confins actuels de l'Irak et de la Turquie, un pasteur sémite, à moins qu'il n'eut été sumérien, aurait oublié dans la moiteur d'une nuit d'été un reste de l'humble repas qu'il venait de consommer. Ce n'était rien d'autre qu'une pauvre bouillie de grains de céréales grossièrement écrasés. Il advint qu'un contact fortuit se produisit au cours de la nuit entre cet humble relief déjà atteint par une sorte de moisissure, un microscopique champignon de la famille des saccharomyces. et la galette que notre berger affamé se préparait à faire cuire. Il constata avec surprise qu'au lieu d'obtenir l'habituelle galette plate et obstinément grisâtre, il tenait entre ses mains un objet boursouflé de couleur ambrée dont la forme et le volume rappelaient une carapace de tortue et qui, de plus. répandait une agréable odeur.
Pour la première fois au monde, ce que cet homme partagea avec ses compagnons étonnés, ce fut un pain véritable encore que très rudimentaire. Entouré d'une croûte dure et rugueuse, l'intérieur s'avérait beaucoup plus tendre, légèrement élastique sous la dent et parsemé de petites alvéoles inégales. Même s'il manquait de sel et n'avait pas encore la perfection qu'une longue pratique devait lui permettre d'atteindre, cette nouvelle nourriture enchanta -..les premiers qui se la partagèrent. Ils mirent tout en œuvre pour pouvoir, après de nombreux essais et beaucoup de tâtonnements, reproduire à volonté ce qui n'avait été jusque là que le fruit d'un hasard bénéfique.
P APINI assurait qu'une véritable révolution venait ainsi de se produire fortuitement et que la découverte allait connaître un retentissement énorme sur le mode de vie de ces pasteurs, puis transformer habitudes et coutumes, pour finalement bouleverser des civilisations entières. Les nomades inclinèrent à la sédentarité, les collecteurs de baies, de racines et de graines abandonnèrent peu à peu leurs activités pour s'adonner à la culture des céréales, provoquant une augmentation de la taille et du poids des humains. Peu à peu, l'araire remplaça le bâton à fouir, la régularité dans la nutrition remplaça les courbes sinusoïdales de cueillettes hasardeuses. La Mésopotamie, le Croissant fertile d'abord, puis tout le Proche-Orient, l'Egypte des pharaons, le pourtour méditerranéen se couvrirent peu à peu de champs de céréales et de greniers à blé.
L'imagination et l'ingéniosité se mirent en devoir de créer, partout où cela s'avérait nécessaire, des réseaux d'irrigation et des techniques nouvelles. Des innovations en cascades stimulées par ces nouveaux besoins alimentaires induisirent de nouveaux échanges commerciaux. Les navigateurs comprirent la nécessité de se faire construire des navires plus grands, plus nombreux et si possible plus rapides. Les ports et les emporia firent craquer leurs structures devenues trop petites et insuffisantes, utilisant toujours davantage de briques, de bois, de cordages. La production s'accrut dans tous les domaines de l'économie méditerranéenne. Mais nous allons laisser là les transformations en chaîne provoquées par une simple modification de la nourriture quotidienne que venait d'entraîner une petite innovation qui, au premier chef, aurait pu paraître sans grande importance.
Retrouvons nous au cœur de l'été, dans ces régions céréalières, pour imaginer un peu ce qui se passait alors. Après les offrandes et les invocations matutinales, pour se concilier la bienveillance des puissances tutélaires, tout se mettait en place pour une longue et dure journée de labeur. Dans ces régions bénies des dieux, lorsque l'astre efficace des moissons dardait ses rayons de feu, la lourde toison d'or des épis gonflés s'inclinait comme dans l'attente de l'éclair d'argent des faucilles balancées en cadence pour l'immolation suprême. Les fellahs, les esclaves ou autres journaliers offraient aux rayons implacables leurs dos bruns où la sueur se mélangeait en filets blanchâtres à la poussière du sol, tandis que le claquement des fouets stimulait hommes et bêtes de somme. Les aires retentissaient du sourd piétinement des chevaux puis les charrois grinçants emmenaient ensuite leurs lourds chargements de grains vers les cités maritimes. Pour finir, tout le reste du circuit se mettait en branle pour que les grandes métropoles de l'époque puissent recevoir rapidement la nouvelle récolte. Le ventre de Rome ou celui d'Athènes réclamait à grands cris l'or blond des provinces africaines et asiatiques, pour nourrir cette multitude de ventres affamés que les gouvernants se devaient de rassasier avant de leur offrir les dépouilles des gladiateurs.
Détruit au cours d'un bombardement, lors de la seconde guerre mondiale, le manuscrit ne fut jamais réécrit et malgré les supplications de son éditeur V ALLECHI, l'auteur de la "Storia di Cristo" et du "Libro negro" ne remit jamais son ouvrage en chantier. Si le livre inédit de PAPINI n'a jamais eu l'occasion de fleurir dans les vitrines des librairies italiennes, on pouvait encore entendre, il y a quelques années, les petits écoliers de son pays, portant tous le tablier uniformément noir et orné d'un éblouissant col blanc, chantonner sur le chemin de l'école: "Panino bello, panino buono, che ti mangia fai crescer sano !". Claires voix enfantines modulant cette magnifique langue sonore et musicale, et exprimant une telle joie de. vivre. Oui, vraiment, panino bello que celui qui nourrissait ainsi ces charmants bambins de la belle Italie!
Quoi qu'il en soit, notre civilisation a bien été celle du pain et dans notre monde occidental qui en. est toujours imprégné -pétri serait peut-être encore le terme le plus approprié - , la symbolique du Pain et du Levain est toujours aussi enracinée dans les esprits et les cœurs. imprégnant nos traditions et nos coutumes. Nous. fils de cette civilisation chrétienne, ne pouvons oublier que c'est par deux fois que notre Maître a procédé à la multiplication des pains ainsi que n~us l'ont rapporté Marc et Matthieu.
Mais abandonnons les bords du lac de Tibériade pour nous retrouver sur ceux: beaucoup plus proches et que nous avons tous connus et aimés. je veux: dire ceux: du "lac" de notre Château, en 1945. La guerre qui venait tout juste de prendre fin dans ses effets purement militaires. devait encore. et pour de longues années. priver les populations de nourriture et de biens d'équipement ou tout au moins leur infliger un strict rationnement, comme pour mieux marquer de son sceau maléfique toute cette génération. Certes, après les souffrances infligées aux prisonniers, aux: déportés et à des populations entières. affamées et démunies de tout. on pouvait constater une amélioration sensible. Tous ceux: qui ont été élèves au Château durant ces années d'amertume se souviennent encore des minces tranches brunâtres que le Père économe s'efforçait de réaliser aussi égales que possible et dont aucune miette n’était alors gaspillée. Malgré son manque d'attirance et son aspect peu engageant, malgré sa pesanteur et son manque de fraîcheur, comme elle était attendue et entourée de sollicitude cette ration quotidienne. Par la suite, nous avons pu mieux comprendre les souffrances de ceux: qui devaient connaître les affres de la faim, que ce soit en Ethiopie> au Biafra ou bien au Soudan et. hélas, encore actuellement en Bosnie.
Peu avant le débarquement allié, un camion devant livrer la farine avait été attaqué par un avion et n'avait pu apporter la farine nécessaire à la confection du pain qui à cette époque était cuit sur place. A la suite de cet incident, les élèves durent se contenter de pommes de terre cuites à l'eau. Bien sûr. ce n'était pas la pénurie totale comme nous le faisaient remarquer nos maîtres, en comparant notre sort avec ce qu'enduraient les déportés et les prisonniers ou encore les habitants des villes bombardées ou situées au cœur des batailles. il en résultait néanmoins une sorte de psychose qui amplifiait cette peur de manquer de nourriture et qui était préjudiciable au bon équilibre physique et psychologique de beaucoup,
Le débarquement des forces alliées améliora quelque peu cet état de choses de la farine amenée de la lointaine Amérique permit aux autorités d'adoucir un peu ces restrictions. sans pouvoir toutefois ni les supprimer totalement, ni même en diminuer rapidement la durée. Les tickets de rationnement perdurèrent encore quatre longues années avec des hauts et des bas. il faut signaler ici l'incroyable pain de maïs, d'un jaune agressif, que la population fut contrainte de consommer pendant de nombreux: mois, et ceci à la suite d'une erreur de traduction au sein d'un cabinet ministériel. En effet, le.mot –« corn »- n'a .pas le même sens chez les Britanniques que chez les Américains. D'où la venue en France de "Liberty-ships" lourdement chargés de farine de maïs que les malheureux boulangers s'escrimaient à travailler dans leurs pétrins et dont ils n'arrivaient pas à faire lever la pâte.
Pendant cette période de l'immédiat après-guerre, le Château continua à cuire son propre pain grâce à de la farine de seigle. qui celle-là, ne venait pas de très loin. En effet,. certains moulins de la vallée de l'Aix manifestèrent alors leur amitié pour notre institution en lui livrant de précieux: sacs supplémentaires. Les jeudis voyaient alors les "grands" lier de nombreux: fagots confectionnés avec les basses branches des pins de la colline. Transportés puis empilés Sur la passerelle de bois qui courait au dessus de l'Aix, sur l'arrière des bâtiments, ils permettaient~ d'alimenter le - four situé juste avant les coulisses du théâtre.
C'était ici le royaume de M. F... .., qui était jardinier attitré, mais qui remplissait également les hautes fonctions de Maître fournier. L'importance considérable de son rôle de père nourricier de la communauté lui était quelque peu montée à la tête et il ne doutait absolument pas de la sacralité de sa mission. Il présidait donc aux nobles missions du pétrissage et de la cuisson, puisant directement dans la rivière, grâce à une longue perche munie d'un seau, l'eau lustrale nécessaire aux rites séculaires. Si l'on tient compte du contexte et des difficultés de l'époque, il réussissait assez bien dans sa noble mission pour que l'on puisse lui accorder un honnête satisfecit. Etant donné qu'à cette époque la farine comportait beaucoup plus de son que de lumière et que surtout le régime alimentaire de la communauté aixoise, en raison des circonstances, rappelait davantage celui de Sparte que celui de Capoue, tout le monde s'accordait assez bien du pain de ce boulanger d'occasion.
Or il advint qu'à l'occasion des grandes vacances scolaires de 1945, une
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La joyeuse colonie de 1945 |
bande de joyeux drilles se trouva très fortuitement réunie autour du Père DUFAUD. Qui n'a pas connu celui-ci à cette époque, a manqué beaucoup de choses et honnêtement, je pense que l'on pourrait éditer un petit recueil de toutes ses farces et inventions, si l'on prenait seulement la peine d'en établir un inventaire auprès des témoins. Notre bon abbé avait un esprit pétillant de malice et aussi foisonnant d'idées facétieuses que celui du fameux "Gaspard des Montagnes" que l'écrivain Henri POURRAT a immortalisé. Si ce dernier a gratifié le Livradois et l'Auvergne de ses vaillances, farces et gentillesses, notre abbé Pierre cantonnait alors ses exploits dans son Forez natal. Quant à ses acolytes, ce n'étaient point de grands aventuriers mais bien simplement des jeunes pleins de bonne volonté. Ce qu'ils désiraient par dessus tout, c'était d'abord rendre service et ensuite retrouver ce cher vieux Château, mais hors des contraintes scolaires. Les uns donnaient un coup de main comme moniteurs de la traditionnelle -colo-, d'autres, sous la houlette du Père ZILLIOX , arrosaient courgettes et tomates ou bien le dos cassé cueillaient d'innombrables haricots dans les jardins suspendus à flan de colline. Et puis il y avait toujours quelque classe à repeindre, quelque char de bois à décharger, quelques livres à classer et toujours la possibilité de donner un coup de main là où le besoin se faisait sentir. Comme le personnel domestique était rare, il se faisait donc sentir journellement et les candidats à cette sorte de service civique librement consenti étaient reçus avec la gentillesse et la chaleur dont les Salésiens ont toujours su faire montre. On retrouvait tous ces volontaires au réfectoire réunis pour de fraternelles agapes et surtout, aussi, le soir pour une opération prestigieuse qui était le chef d'œuvre et l'enfant chéri de Père DUFAUD[1]. Pour ceux qui ont bien connu cette époque, il n'y aura aucune hésitation dans leurs souvenirs, ils penseront de suite à « Un Seul Cœur » dont ils croiront revoir encore les pages multicolores.
Ce titre n'avait rien à voir avec une revue de cardiologie mais c'était tout simplement celui d'une chronique des vacances, vue par une rédaction restée sur place, une sorte de gazette qui évoquait le courrier et les visites d'élèves ou d'anciens, agrémentée de quelques potins rapportés sur un ton badin. C'était en quelque sorte la variante estivale et légère des plus sérieux "Echos du Château", avec en supplément des illustrations et de vives couleurs. La malice et l'humour en étaient l'assaisonnement et chacun attendait avec impatience de pouvoir en lire les pages polychromes. Tout élève ou tout professeur savait très bien qu'il pouvait s'y voir mentionné ou peut-être même épinglé, mais toujours sans aucune méchanceté. A cette époque la suprême récompense ce n'était pas seulement d'en apprécier la lecture, c'était surtout de participer à sa rédaction et à son impression, ce qui constituait pour certains le clou des vacances.
Donc tout ce petit monde se retrouvait~ le soir, dans la classe du Père DUFAUD alors que la fraîcheur montait des eaux du lac et de l'Aix et que les chauve~souris papillonnaient &s la tiédeur du soir. Les petits colons une fois couchés~ on se retrouvait donc pour rédiger, dessiner, monter, couper, encrer, et imprimer la fameuse gazette. :
Là, il nous faut apporter quelques précis,ions sur .la technique de l'impression de notre chef-d'œuvre poly chromique. Son système était basé sur l'utilisation de certains produits chimiques qui fixaient sur une plaque de verre dépoli les futurs textes et illustrations. Ensuite on pouvait encrer la surface où seules les parties qui avaient été traitées retenaient l'encre~ dans la couleur choisie. Pour faire quatre couleurs~ il fallait donc quatre passages avec des repères très précis. Ce repérage était très délicat si l'on voulait éviter le risque d'un désastreux;;:chevauchement des couleurs. L'appareil s'appelait "le Nardiwaphe", d'après le nom de son inventeur et fabricant, un certain Monsieur NARDI qui devait habiter Toulon ou sa région. Ce patronyme devenu marque commerciale était d'ailleurs à.l' origine d'un piètre jeu de mots qualifiant l'équipe de production d'Un seul cœur: "les Nardi'gars". En effet à cette époque une chanson de marins fort connue, figurait au répertoire des colos, patros et écoles. Elle commençait par "Hardi les gars, vire au guindeau,' good bye Farewel..."~ qui devenait "Nardi .les gars" et autres à-peu-près du même tonneau, comme "qui te rend si nardi de troubler mon breuvage" ! L'appareil fonctionnait parfois jusqu'à des heures indues et les jeunes imprimeurs regagnaient chambres ou dortoirs l'esprit encore enfiévré de projets multicolores et les doigts tenacement irisés des teintes de l'arc-en-ciel.
.Et; c'est justement en raison de l'heure tardive de leur coucher que nos journalistes en herbes constatèrent, alertés par les effluves spécifiques de la cuisson du pain que celui-ci était précisément défourné à ces heures-là. On ,en parla tandis que les rouleaux encreurs passaient et repassaient sur les feuillets a imprimer. Ce qui à tout autre aurait paru comme une banale péripétie sans intérêt fit aussitôt germer dans l'esprit malicieux de notre ~bbé une de ces diableries dont il avait seul le secret. Quel génie dans ce grand art dù canular bien construit. Il faut préciser que juste quelques jours auparavant, M. F , avait attiré l'attention de nos journalistes en herbe par quelques rodomontades dont il était assez coutumier. Pauvre M.F ! Il ignorait qu'il venait de se désigner imprudemment et de son propre chef comme devant devenir la prochaine victime, comme s'il avait lui~même dessiné une cible sur son propre dos. Nous évoquions Gaspard d~Montagnes, peut-être même aurions nous pu rappeler les mille et un tours de "Till Eulenspiegel", le gai luron des Flandres qui sévissait en Wallonie, comme nous le narrait une autre chanson très connue aussi et que les petits colons chantaient en défilant au pas.
Tandis que sans aucune arrière-pensée nous parlions de ce pain que l'on défournait pendant nos travaux journalistiques, les yeux du Père DUFAUD se mirent à pétiller et à rire derrière les hublots de ses lunettes à la lourde monture d'écaille. Déjà s'esquissait dans ses pensées la possibilité d'une de ses blagues bien organisées, au centième de millimètre, mais qui nécessitent un minutage strict et une minutieuse distribution des rôles. Le rédacteur, en chef stoppa l'ardeur de ses collaborateurs qui dure!1t ranger tubes d'encre~ rouleaux:' et papiers. Même la clarinette qui se trouvait sur une chaise fut démontée et r~gée dans son écrin de velours pourpre. La situation devenait grave, La mobilisation générale venait d'être décrétée. Ce n’'était pas encore la guerre mais ce n'était déjà plus la paix.
La table fut débarrassée de tout ce qui l'encombrait quelques instants plus tôt, le Nardigraphe~rangé dans son placard et tous durent prendre un siège pour s'asseoir, une feuille de papier et un crayon à la main. Une opération à faire pâlir de jalousie les chefs de l' "Intelligence Service" ou d'autres services secrets allait se préparer dans les ténèbres de la nuit. De temps à autre, l'abbé armé d'une craie dressait sur le tableau noir le plan de la passerelle, du four et de ses accès. Chacun reçut une mission d'information très précise. Pour l'un, mesurer la longueur et la largeur du four, pour un autre dégager un emplacement afin qu'il soit libéré pour recevoir un certain volume de pain. Après de nombreux croquis, schémas et autres, il fut ,convenu que la journée du lendemain serait utilisée pour mesurer et préparer le terrain. La cuisson n'ayant pas lieu tous les jours, nous avions .le temps matériel de bien étudier le terrain et de tout préparer minutieusement. Contrairement à certaines autres opérations antérieures, il n'y aurait besoin d'aucun autre matériel ni d'aucun accessoire. Arriver, ôter, disparaître, remettre en place et se fondre à nouveau dans la nuit. En bref, l'exemple type d' une opération commando .frapper à .l'improviste et s'éclipser avant que l'adversaire ne soit revenu de sa surprise.
Le jour « J »', vers 22 h. 30, alors que l'odeur du pain fraîchement défourné commençait à chatouiller agréablement les narines l du commando, une douzaine d'ombres chaussées d'espadrilles ou même en simples chaussettes se glissa silencieusement dans l'obscurité du fournil qui n'était que maigrement éclairé par une ampoule anémique qui, de plus, se trouvait à moitié engagée dans la gueule du four:
Notre boulanger, je devrais dire notre victime, armé d'un longue palette en bois sortait les tourtes de pain hors de la fournaise ,ardente pour les ranger l'une près de l'autre sur un rayonnage en bois situé de l'autre côté, en face de la porte du four. Tout était ter:miné ; il ne restait plus qu'à vider le foyer, sortir la braise et les cendres. Demain matin, les petits colons allaient, grâce à lui, manger du bon pain frais du Château. il lui suffisait maintenant de comparer le nombre de panières vides avec celui des pains défournés pour vérifier si le compte était bon, afin de pas courir le risque d'en oublier un dans cet antre infernal. Allons! Courage! Maintenant que tout est terminé, notre homme s'essuie le front d'un revers de bras, puis sort la lampe du four et se retourne pour contempler le résultat du travail dont il est si fier.. il braque l'ampoule vers 1es étagères et n'en croit pas ses yeux; celles-ci sont désespérément vides. Mais peut-être ne voit-il pas bien à cause de l'éclairage; il braque à nouveau celui-ci sur les rayonnages. Mais non! C'est malheureusement bien cela. Frappé de stupeur, il s'appuie contre le mur du four: mais c’est impossible, il a tenu les pains lui-même entre ses mains 'calleuses de jardinier; il les a lui-même posés sur les rayonnages de bois; pour le contrôle, il a recompté les vingt-cinq panières vides à ses pieds; il n'a donc pas rêvé et pourtant, il doit donc se rendre à l'évidence; tous les pains manquent à l'appel, mystérieusement disparus. Le pauvre boulanger sent le sol vaciller sous ses lourds sabots. Sa première réaction est de penser aux petits colons de Roanne ou de St -Etienne qui n'auront pas de pain à tremper dans leur café au lait demain matin, dans quelques heures seulement l Et puis, que va penser de lui toute la communauté; comment y a-t-il pouvoir leur expliquer
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Un dernier regard sur les étagères désespérément vides avant de raccrocher la baladeuse sur son support et il s'enfuit dans la nuit, ses gros sabots s'entrechoquent sur le bois de la passerelle. Puis il tourne à gauche, sous l'escalier qui conduit au dortoir des petits et court la tête projetée en avant; il va comme un somnambule, ne sachant plus s'il est éveillé ou bien s'il vit un cauchemar. Maintenant, il ne court plus sans but car il sait où il doit aller et qui il doit voir. Le seul qui pourra peut-être comprendre et peut- être même exorciser cette diablerie et de toute façon trouver une solution à ce problème redoutable, ce ne peut être que le Père Directeur, là-bas dans sa tour: Justement celui-ci est en train de terminer la lecture de son bréviaire et il n'est qu'à moitié surpris par cette bruyante arrivée car l'abbé DUFAUD lui a touché deux mots de la petite plaisanterie programmée. Il accueille le boulanger avec un semblant d'étonnement, l'écoute gentiment, essaye de le calmer puis de le rassurer.
« Mais, cher Monsieur F , peut-être n'avez-vous pas bien regardé? Avec ce méchant éclairage, il est bien possible que vous n'ayez pas bien vu. »
«Non, non, Père Directeur, mes pains ont bien disparu; j'ai vérifié deux fois et j'ai passé ma main sur les rayonnages. Ils sont bien vides. Vingt-cinq tourtes envolées! C'est affreux! cornent vais-je faire demain matin pour la colonie?»
« Eh bien! Je vous accompagne sur les lieux du mystère, nous allons voir cela de plus près. Mais il doit sûrement y avoir une explication. »
Une explication, il y en aura une, bien sûr, car entre temps nos malicieux lutins de la nuit ont rapidement remis en place les tourtes encore toutes chaudes. Bien rangées, exactement comme le boulanger les avait déposées sur les étagères, elles semblent l'accueillir lorsqu'il revient en compagnie de son témoin au-dessus de tout soupçon. Suprême perfidie, un des complices a posé bien en évidence un litre de vin vide juste à côté du four. M. F... .. projette le faisceau lumineux de la baladeuse sur les étagères qui lui offrent la perspective de vingt-cinq tourtes bien alignées, fleurant bon la farine de seigle. Au passage la lumière s'est arrêtée, comme étonnée, sur1a bouteille accusatrice.
« Comme vous pouvez le constater il aurait mieux valu que vous vérifiez avant de venir me déranger. Enfin, le mal n'est pas grand. Par contre, je constate qu'il a du faire rudement chaud, ici, ce soir! »
Le regard du Père Directeur semble se fixer sur le litre vide. Et pourtant le pauvre boulanger n'a pu boire que de l'eau ou de cette piquette que le bon Père CALVI concoctait dans sa cave. Etrange boisson dont lui seul possédait le secret et qui. ne devait même pas titrer deux degrés. Honteux et confus, la victime présenta ses regrets pour le dérangement qu'il venait d'occasionner, prit ses affaires en grommelant et ferma son local à clé.
Le lendemain matin sous la haute voûte des marronniers centenaires de l'allée, le Père DUFAUD jouait de la clarinette le long du lac. De son pas lent, il semblait marquer la mesure d'une joyeuse musique. De loin, nous ne pouvions entendre la nature du morceau qu'il interprétait mais nous savions que ses yeux devaient pétiller en pensant au plein succès de son opération. Aujourd'hui, avec le recul du temps, j'aimerais croire qu'il aurait bien pu s'agir du solo de clarinette- chargé de représenter le chat dans « Pierre et le loup »,. Mais comme pourrait le dire KIPLING; ceci est une autre histoire.
Quoi qu'il en soit, presque 50 ans après, je ris encore de ce prodigieux miracle de la soustraction des pains. Je m'en souviens d'autant plus que j'y ai joué les rôles de témoin et d'acteur, ce qui, peut-être, entraîne quelque partialité de ma part. Oui, vraiment si vous aviez pu y participer aussi, cela vous rappellerait beaucoup de choses, de celles que l'on peut lire entre autres dans le chef d'œuvre de CERV ANTES où l'on voit que "le Chevalier à la triste figure" connaît lui aussi de telles mésaventures. Si vous avez l'occasion de rencontrer le Père DUFAUD, ne manquez pas de lui rappeler ce joyeux épisode de ses vacances aixoises qu'il a peut-être oublié, lui. Sa modestie le poussera probablement à me reprocher d'avoir fait un rapprochement entre son "miracle" et ce que l'on trouve dans des œ,uvres comme Gaspard des Montagnes, Till l'Espiègle ou Don Quichotte, et pourtant c'est bien ce que je pense sincèrement. Oui, vraiment, quelle belle époque que celle où 1.' on travaillait d'Un Seul Cœur !
Paul
Thiolière
NOTES
[1] Jacques Passot notait ( le 2 juillet 2008 ) qu’à la rédaction pendant les vacances de la brochure "un seul coeur" était réalisée par le Père Dufaud sur le NARDIGRAPHE dont il est fait mention ici