Si
le Père CAU dont nous avons évoqué la mémoire a profondément marqué les
aixois
des temps anciens, nous pouvons dire que le Père Séraphin CARTIER, lui, a
laissé son empreinte chez les plus jeunes d'entre nous (nous parlons des
Anciens). Et pourtant son mandat s'avéra bien trop court. Qu'en aurait-il été
s'il avait pu poursuivre son apostolat pendant de nombreuses années? Il est
vraisemblable que si, en 1957, il avait encore été au gouvernail de son cher
navire, bien ancré aux rives aixoises, il ne l'aurait pas laissé saborder sans
combattre. Hélas, il avait déjà été foudroyé, 10 ans plus tôt, laissant
la charrue immobilisée au milieu du sillon qu'il était en train de creuser. Ce
fut une lourde perte pour tous et un grand désarroi pour les élèves qui, à
la rentrée suivante réalisèrent alors, combien ils étaient orphelins.
Curieusement,
ce n'est pas au Château d'Aix que je l'ai connu. Par un concours de
circonstances trop longues à expliquer ici, nous étions quelques élèves
du Château à avoir rejoint dans les étés 1942 et 1943 la colonie du
Foyer Social de Thonon qui se trouvait à la Verrerie d'Usillon entre Thorens,
le pays de François de Sales, et Thônes. Malgré son cadre idyllique au pied
du Parmelan, ce lieu devait devenir tristement célèbre car il servit de P.C.
à la Milice et aux Alpenjäger allemands pendant le tragique assaut du Plateau
des Glières. La colonie permettait aux enfants de venir "se
requinquer" au bon air des Alpes et de profiter d'une nourriture plus
abondante et plus saine. Le Père TISSERAND qui avait été notre professeur de
troisième nous avait demandé de venir donner un coup de main pour
l'encadrement. Nous n'étions pas en terre inconnue car nous y retrouvions
Lucien MONTADE, PARIS, COFFY, DUBOUCHET de Roanne qui devait préparer quelque
examen de haut niveau et d'autres encore, dont les noms m'échappent.
Le
jour de la fête de la Colo, nous vîmes arriver le Père CARTIER qui venait
visiter ses enfants de Thonon. C'est alors que je pus constater "de
visu" comme il était aimé et populaire parmi eux et immédiatement je
crus voir Don Bosco entouré des "ragazzi" de Turin. Le Père ALLOUARD
qui, à l'époque n'était que
|
Le
père Allouard et son gazogène |
diacre
et assumait la lourde charge d'intendant nous présenta au Père CARTIER. C'était
un homme d'assez haute stature et de belle allure dans sa soutane. Ses traits étaient
réguliers, ses yeux vifs derrière de fines lunettes et malgré son origine
montagnarde, il avait quelque chose de distingué. Je revois son charmant
sourire, parfois légèrement moqueur et j'entends encore sa voix bien timbrée,
à l'accent savoyard : "Alors, voilà les protégés du Père
TISSERAND". Et pendant quelques minutes, il s'entretint avec nous, posant
des questions et écoutant nos réponses. Il s'enquit du déroulement de
"sa colo" et nous remercia pour notre aide. Pour lui le seul fait que
nous venions du Château valait bien un passeport muni de tous les visas. A la
fin de la colo, je revis le Père dans son cher Foyer Social qui était à l'époque
la plus belle réussite salésienne de la Province Sud. Il me fit visiter cette
splendide réalisation qui me causa une forte impression. Alors que le pays
vivait plus ou moins dans le chaos à cause de la guerre, des bombardements, des
déraillements et de la misère qui en découlait, on trouvait en ce lieu privilégié
une étrange atmosphère de calme et de sérénité.
2-Tout
au moins ce fut mon impression de l'époque. En réalité, mais je ne le sus que
plus tard, le Foyer cachait des activités secrètes dont la moindre était
d'aider des résistants ou des Juifs qui voulaient passer en territoire helvétique.
L'année suivante nous nous revîmes dans les mêmes circonstances et l'accueil
du Père CARTIER fut toujours aussi chaleureux et souriant bien que, pour lui,
les soucis fussent de plus en plus à l'ordre du jour.
En
1946, devant me rendre en Suisse, je fis un détour par Thonon et passais au
Foyer. Le Père Tisserand m'avait écrit pour me demander un petit service. Il
savait que j'avais l'opportunité de me procurer du "Nescafé" soluble
qui, à l'époque, était une nouveauté introuvable et dont le prix était
scandaleusement élevé. C'était pour le Foyer de Thonon. J'apportais donc six
boîtes de ce précieux produit que j'offris au Père CARTIER. Celui-ci me
remercia et à la table commune, au cours du repas, me mit légèrement "en
boîte", en m'accusant d'être le pourvoyeur des "vices" de la
communauté. Cette ironie n'était pas pour me déplaire et par la suite, il
continua à me taquiner. C'est avec surprise que, peu après, j'appris sa
nomination comme directeur du Château. Je l'identifiais tellement avec le Foyer
Social et Thonon que je ne m'imaginais même pas qu'on puisse l'affecter dans
une autre maison salésienne. Mais un religieux ne choisit pas, il obéit. Homme
de tempérament, il allait avoir, dans ce coin de Forez, l'occasion de faire
valoir les autres facettes de ses nombreux talents. Lors de visites au Château
ou à l'occasion de Fêtes des Anciens j'acquis très vite la conviction que le
nouveau directeur s'était rapidement adapté à ses nouvelles fonctions et
qu'il réussissait particulièrement avec les élèves. De son côté, le Père
CARTIER continuait ses petites taquineries à mon égard et je me souviens que
lors d'une de mes visites en compagnie de mon ami Henri DUFAUD, il nous salua
d'une curieuse façon. En nous apercevant et tandis que nous approchions, il dit
à mi-voix, mais assez fort pour que nous puissions l'entendre : "Navire
pirate en vue ! ". Il faisait allusion à un vieil épisode de notre classe
de première où nous avions quelque peu pillé les réserves de pommes
du Père ZILLIOX. Cette histoire, dont il avait eu connaissance par une
source que j'ignore, avait vraisemblablement dû lui plaire et il s'en servait
pour nous piquer quelques banderilles.
La
fête des Anciens de mai 1951 se déroula à l'extérieur en raison du grand
beau temps et nous mangeâmes au bord du lac, le repas étant servi par les élèves.
Je me trouvais invité à la table du Père CARTIER avec le président, Maurice
MARTEL. Le repas fut excellent, arrosé de bon vin, et nous eûmes l'occasion de
parler à coeur ouvert. Il faisait très chaud sous les marronniers et je me
souviens que tout d'un coup j'eus l'impression que le Père Directeur souffrait
de la chaleur et je lui trouvai l'air fatigué. Etait-ce un signe de la maladie
qui devait l'emporter trois mois plus tard ? Hélas, le 18 août, MARTEL vint me
prendre à la maison et nous nous retrouvâmes en route pour les funérailles du
Père CARTIER, au Château. Il y avait également Emile LIOGIER qui était
bouleversé à un point inimaginable et qui demeurait prostré sur son siège.
Nous nous arrêtâmes chez un fleuriste de Feurs pour faire réaliser une belle
composition florale au nom des Anciens. La chapelle ne put contenir tous les
amis (et pourtant, on était au mois d'août). Une importante délégation avait
fait le voyage depuis Thonon et je retrouvais quelques visages connus. Le Père
BERICHEL, provincial, célébra l'office des défunts secondé par les Pères Jérôme
MURE et Victor MOSSER.
3-L'émotion
était à son comble et presque pénible. Des jeunes du Foyer pleuraient et le Père
BERICHEL prononça un éloge funèbre qu'il faillit ne pouvoir terminer, les
larmes lui brisant la voix. Puis ce fut l'inhumation au caveau de St Martin....
Nous ne saurons jamais si le Père CARTIER bien que sachant qu'il courait le
risque d'une fin aussi brutale n'avait pas voulu prendre un repos qui l'aurait
peut-être sauvé.
Je
savais combien le Père CARTIER était aimé de tous. Je savais que ses confrères
salésiens l'appréciaient au plus haut point. Mais ce que j'ignorais c'est
combien les élèves l'aimaient et avaient confiance en lui. Je l'appris peu à
peu en parlant avec eux et jamais je n'ai entendu de critiques sur son action pédagogique.
Je ne crois pas révéler un secret en citant parmi les nombreux témoignages reçus,
celui de Philippe DEALBERTO, mariste, qui a écrit : « Ma vocation, c'est
au Père CARTIER que je la dois !. »
Je savais combien le Père CARTIER était aimé de tous. Je savais que ses confrères salésiens l'appréciaient au plus haut point. Mais ce que j'ignorais c'est combien les élèves l'aimaient et avaient confiance en lui. Je l'appris peu à peu en parlant avec eux et jamais je n'ai entendu de critiques sur son action pédagogique. Je ne crois pas révéler un secret en citant parmi les nombreux témoignages reçus, celui de Philippe DEALBERTO, mariste, qui a écrit : « Ma vocation, c'est au Père CARTIER que je la dois !. »
J'ai
tenu à apporter ce modeste témoignage sur le Père CARTIER. Si je l'ai moins
connu que d'autres, si je n'ai pas vécu dans son entourage, je dois avouer que
dès le premier contact, il m'avait impressionné et séduit; on le devinait de
la race des chefs, des bâtisseurs, de ceux qui dès leur arrivée empoignent
les mancherons de la charrue et tirent leur sillon tout droit vers l'avenir. En
cela aussi, il rappelait assez Don Bosco : le Piémont et la Savoie sont
tellement proches.
-Le
Père Séraphin CARTIER naquit en Savoie, à St Colomban de Villards en 1904
d'une famille de 9 enfants. Il mourût au Château le 16 août 1951.
NOTE: merci à André Géraud pour son
mémento image de l'image souvenir des funérailles du Père Séraphin Cartier
que les camarades de ma promotion de 51 ont pleuré et regretté - pour leur
première année de pensionnaires au château. (J.L )
le lecteur trouvera également deux liens sur des textes précédents: sur la colo de Thiolière en 45 en Savoie et d'André Géraud sur les fameuses pommes du Père Zilliox.