Le Père Louis TISSERAND (Un Salésien de choc)

 

Le père Louis TISSERAND

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Bien qu'il ne soit resté que moins de trois ans au Château d'Aix, le Père TISSERAND a néanmoins laissé sa marque sur de nombreux Aixois. Non seulement sur ceux qui furent ses élèves, mais sur l'ensemble de la communauté, ses confrères religieux y compris. Il est certain, surtout lorsqu'on a connu son dynamisme et ses multiples compétences que celles-ci ne pouvaient s'exprimer pleinement que dans un cadre plus ouvert que celui d'un internat; c'était vraiment l'homme des "patros" et des activités sociales. C'est donc tout naturellement à Paris et surtout à Thonon, dans le cadre du Foyer Social, qu'il put donner la pleine mesure de son engagement et de sa générosité. C'est enfin aux Africains, qu'il aimait tant, qu'il consacra les dernières années de sa vie jetant toutes ses forces dans son apostolat missionnaire. Il n'empêche que même au Château il réussit, au-delà de son rôle d'enseignant et d'éducateur, à porter témoignage et à nous transmettre un peu de ce feu qui brûlait en lui. Et si son séjour fut trop court, cette flamme qu'il avait allumée en nous continua de briller pendant des années comme pour prolonger sa présence parmi nous.

Moi qui ai eu la chance de faire partie de ses élèves de troisième, je me sens encore, 54 ans plus tard, comme prêt à répondre à son appel. Car cela faisait partie de son charisme : il savait toujours déclencher en nous ce qu'au fond de nous-mêmes nous recelions de meilleur. Et lorsqu'il nous demandait quelque chose, bien rares étaient ceux qui se dérobaient. Je ne l'ai jamais vu avoir recours à la punition comme méthode pédagogique et ce n'était pas par laxisme, car en fait, par d'autres voies que n'aurait pas reniées Don Bosco, il finissait toujours par obtenir un résultat positif. Lorsqu'il y avait un petit accrochage ou une difficulté quelconque, il convoquait le fautif et peu après, l'on voyait celui-ci revenir heureux et soulagé, comme transformé. Il savait demander et faire confiance et cette méthode lui réussissait presque toujours; il est certain que Don Bosco aurait apprécié d'avoir à ses côtés un prêtre de cette stature, lors de ses débuts difficiles. Je pense qu'il était né non seulement pour devenir un religieux mais encore, un meneur d'hommes et un bâtisseur et que ce don que le Seigneur avait bien voulu lui accorder, il avait su le mettre au service de sa vocation de religieux et d'éducateur.

Pour ceux qui n'ont pas eu la chance de le connaître, je voudrais pouvoir en esquisser un portrait capable de faire comprendre son rayonnement. Né en 1910 à la Talaudière, près de St Etienne, il ressentit tout jeune la vocation sacerdotale et fut rapidement attiré par le rayonnement salésien. Il fit ses premiers vœux  en 1931 et fut ordonné prêtre en 1939. Il commença son apostolat à Thonon-les-Bains en juillet 1933 où avec son ami le Père CARTIER, il créa un patronage dans les locaux d'une usine désaffectée; ce fut immédiatement une réussite et les enfants affluèrent. Thonon allait vivre à l'heure du Foyer et de son Patro qui peu à peu jouèrent dans la ville un rôle prépondérant . Gymnastique, athlétisme, tennis de table, basket, foot, varappe, ski, cinéma, colo, scouts, groupe théâtral, furent successivement créés. Les jeunes Savoyards du secteur n'avaient pas le temps de s'ennuyer ni de faire des bêtises. Pour vous donner un aperçu de ses facultés d'improvisation, imaginez un groupe de jeunes un peu désœuvrés : pour eux, en quelques minutes il était capable d'organiser, au pied levé, une course en montagne.
2      Il trouvait des vélos, des chaussures à clous, des sacs à dos, des cordes pour tout le monde et en route pour la Dent d'Oche ou les Cornettes de Bise !. Je suis sur que dans tout le Chablais, beaucoup de "papys" d'aujourd'hui se souviennent encore avec nostalgie et émotion de ces belles journées d'escalade et de ces feux de camp où tous entonnaient en chœur des chants exaltant l'amitié et l'effort
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De leur côté, beaucoup d'Anciens du Château de la période 40/42 doivent se rappeler avec émotion de ce beau chant qu'il nous avait appris et que parfois, en été, lors de la prière du soir, nous chantions au bord du lac. "Vierge douce et secourable, vois tes fils routiers, nous avons glané pour toi ces fleurs aux durs sentiers, mais nous sommes las, il faut nous prendre par la main, guides-nous sur les routes de la vie - Oh Mère, Oh Marie, soutiens nos pas......"Il me semble que j'entends encore les voix des mes camarades, des soprani aux ténors, le chantant avec conviction et émotion. Je crois revoir leurs visages pleins de gravité et je suis sûr qu'en ce moment précis, sous les étoiles qui commençaient à apparaître dans le ciel sombre, toute la communauté vivait et chantait dans une fervente communion. Voilà entre autres, un exemple de ce que le Père TISSERAND nous apportait. Bon musicien, bon chanteur, il s'entendait très bien avec le Père ALLOUARD, notre maître de chapelle, et il nous avait fait préparer un véritable récital de chants sacrés. En pleine guerre, en pleine occupation, ce fut un peu plus tard que tout le Château réussit l'exploit, car cela en fut vraiment un, d'aller présenter ces chants à la population stéphanoise et aux bienfaiteurs dans le cadre de l'Eglise St Charles. Dans ce programme figurait le fameux "Dextera Domini" que nombre d'entre nous sont encore capables de fredonner.

Excellent gymnaste aussi, il a permis aux jeunes de l'époque, malgré les restrictions et les carences de garder une bonne forme physique. Le tambour, la caisse claire, le clairon n'avaient pas de secrets pour lui et il a formé de nombreux jeunes à la maîtrise  de ces instruments. Il avait surtout un prodigieux talent de metteur en scène et je me souviens qu'à l'aide d'une vieille lanterne magique et avec le concours du Père DUFAUD, il avait monté de chic, un spectacle remarquable qui s'intitulait "Barbe-Bleue", avec chœur, coryphée et rythmes musicaux? Ce fut un succès. Par la suite, de retour au Foyer Social il perfectionna ses idées et fonda une troupe "Les Troubadours" qui sillonnait toute la Savoie et même la Suisse Romande, semant partout la joie et l'enthousiasme. Nous fûmes bien tristes, au Château de le voir repartir pour Thonon, mais nous savions que c'était là qu'il donnerait le meilleur de lui-même. En 1952 nous apprîmes avec surprise qu'il avait rejoint l'Afrique, le Congo puis le Cameroun. Il se dépensa sans compter pour ses amis Africains qu'il aimait tant. Je crois même que sa santé dût en souffrir car non content d'aider ses ouailles il les défendit contre l'injustice des autorités et pour celà, connut même les rigueurs des geôles? Les Droits de l'homme, il ne se contentait pas d'en parler comme certains, il se battait pour eux et en souffrit dans sa chair. En 1975, il revint en France  pour prendre un peu de repos que son état de santé exigeait et pour recharger ses batteries comme il disait. Hélas, sa fin approchait à grands pas et le dimanche 24 août 1975, il rejoignait la maison du Père, sans avoir revu son cher Thonon. Malheureusement c'est avec retard que j'appris son décès et je ne pus assister à son inhumation dans la crypte de l'Église St Jean Bosco à Paris.

 Cher Père TISSERAND, je vous revois comme si c'était hier. Quel formidable meneur d'hommes vous étiez ! Oui, vous êtes là, dans la cour, à l'heure de la récréation, pas très grand, les cheveux blonds cachés sous votre légendaire béret, un immense sourire éclairant votre visage aux traits énergiques, entouré d'enfants. Mais d'ailleurs, où que vous alliez, quoique vous fassiez, il y avait toujours autour de vous un cercle de jeunes. Pour eux vous étiez un exemple et un guide. Merci pour tout ce que vous nous avez donné sans compter, merci surtout de nous avoir appris à donner. Vous avez été un prêtre exceptionnel, un digne fils de Don Bosco et nous sommes nombreux à savoir ce que nous vous devons, c'est a dire beaucoup. Puisse le Seigneur vous récompenser pour la générosité de votre vie.

 

Paul THIOLIERE (Lettre aux Anciens N* 5-Février 1995)

 

(Nous tenons à remercier ici le Père DESRAMAUT, bibliothécaire et Archiviste de "Don Bosco" à Lyon, qui nous a fourni une précieuse documentation).