Cher ami.

Copie de la lettre écrite et publiée dans un éphémère bulletin du Château d'Aix, sous l'intitulé " lettre ouverte ", en 1971. Je n'ai pas retrouvé l'original de ce document sans nom d'auteur.

 LETTRE OUVERTE – André Géraud ( datée de 1971 )

   «  J'ai beaucoup de plaisir à venir te dire bonjour.

   Depuis longtemps, j'avais envie de t'écrire un mot, mais tu sais ce que c'est, avec la vie infernale qu'on mène maintenant, on néglige même ses meilleurs amis.

vieux-chateau

En tout cas, je peux t'assurer une chose, mon vieux château, c'est que je ne t'ai pas oublié, saches-le. Tu nous as tous suffisamment marqués pour que tu restes longtemps encore dans nos cœurs.

   Avec le recul du temps, je suis obligé de convenir que tu avais une manière bien à toi de nous éduquer, de nous faire vivre notre jeunesse.

   Le moins que l'on puisse dire  c'est que toi, au moins, tu n'étais pas sophistiqué… Vraiment pas… Les petites manières, ce n'était pas ton fort. Est-ce parce que tu n'avais pas jugé utile de nous apprendre l'anglais que tu ignorais totalement le mot snob ?

   Ce dont on peut surtout t'être reconnaissant c'est, je pense, de nous avoir enseigné  la simplicité. Heureux doivent être ceux qui ont su en garder un brin. Quand on voit ce que la vie devient, avec ses contraintes et ses mises en condition continuelles, merci, cher vieux, d'avoir appris à nous en défendre.

   Je serais même enclin à penser que c'est presque une caractéristique commune que tu nous a laissée là… Tu avais ton humanisme à toi, lequel m'a été personnellement fort précieux par la suite. Je t'en fais l'aveu reconnaissant.

   Que nous enseignais-t, finalement ?

   Avant tout, à travailler. Travailler même avec les seuls moyens du bord et, reconnais-le, ils n'étaient pas toujours extraordinaires tes moyens en ce temps-là ! Ton enseignement n'avait même rien de magistral, au sens étymologique… C'était souvent du rudimentaire. Ce que tu nous en a fait apprendre des choses par cœur !... Tiens, ces 20 mots latins nouveaux à connaître chaque jour… Je ne m'en plains pas, bien au contraire. Grâce à toi, si ce détail t'intéresse, je suis encore capable de venir en aide aux potaches de mon entourage lorsque Tite-Live les embarrasse.  Il paraît qu'aujourd'hui, le latin et le grec sont devenus superflus. Moi, je te sais gré de me les avoir enseignés.

   Oh, Père Allouard… Lorsqu'il m'arrive d'entendre du plain-chant, Palestrina ou les accords d'une harmonie, c'est avec émotion que je me revois sous les voûtes trapues de la chapelle,  ou devant mon pupitre au théâtre, soufflant avec conviction dans mon alto les accompagnements du jour. Merci, père Allouard ! Que saurais-je de la musique sans vous ? La nature ne m'avait pas gâtée en ce domaine.

Je n'ai pas oublié non plus, vieux château, ces travaux manuels – pardon, cette existence bucolique auxquels (ou à laquelle)tu nous conviais si facilement : les vaches à garder, les fenaisons, les récoltes, les empierrements de chaussée sous la houlette du P ère  Schilliger, autant d'ouvrages qui ont toujours convenu, somme toute, à l'honnête homme

   A la réflexion, le Candide de Voltaire… n'était-ce pas l'Idéal que tu nous proposais, sans nous le dire, dans ce que le bonhomme avait de sympathique.

   Cependant, cher vieux, il faut aussi que je te dise que, parfois, tu exagérais. Cela permet à mon amitié pour toi de te reprocher, puisque je suis un vieux, moi aussi… Je pense que je peux t'en parler et que tu ne t'en fâcheras pas.

   Oui, tu n'y allais pas de main morte, parfois. Rude était ta discipline et bourrue ton affection. C'était trop : tu acceptais mal la discussion. Avoue, tu nous faisais vivre en circuit fermé, oh combien, et tu n'étais pas très à la page.

   Un souvenir, veux-tu ?

   Les récréations où il fallait courir, sauter… c'était obligatoire, mais, surtout, ne pas "tenir de conciliabules" ; le père Cambon n'appréciait pas. Pas de mains dans les poches non plus. Pourtant, avec ton climat rigoureux, l'hiver, beaucoup de tes sujets auraient eu des premiers prix si des concours d'engelures avaient existé.

   Tu voulais nous protéger du monde. L'intention était louable mais, lorsqu'il a fallu nous confronter à la vie de ce monde, précisément, tu n'avais pas fait de nous des êtres bien armés… et plus d'un de "tes anciens" a eu, se suis sûr, à en subir les conséquences.

   Que dirais-tu de la contestation actuelle ?

   Sacré vieux château ! Comme le disait le Père Phalippou à la dernière réunion[1] ta bonne volonté était certaine, et si tu as fait de nous des gens acquis à cette bonne volonté, avec ce qu'il faut de philosophie et d'humour, nous pouvons grâce à toi savourer quelques béatitudes même ici-bas.

 Un souhait pour finir, puisque c'est la période des vœux :  "Puisque tu t'es converti, toi aussi, en t'occupant maintenant d'enfants handicapés, que tu continues  longtemps encore à faire œuvre utile".

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[1] (1) c.à.d. en 1971, date de la présente lettre.