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Père François-XAvier SCHILLIGER (1893-1957).

SOUVENIRS PERSONNELS  (texte d'Émile Liogier)

J'ai connu le Père Schilliger pendant toutes mes" études au Château d'Aix, de 1926 à 1932... Il fut 

p_schilliger

en 1929-1930 mon professeur de lettre. (eh oui !, ce matheux !). Nous étions une vingtaine d'élèves en classe de troisième cette année-là dont plusieurs d'Afrique du Nord. Comme professeur de lettres, le P.Schilliger réussit fort bien et nous fit passer une excellente année littéraire. En français, nous apprîmes "Le Cid" avec lui et je me souviens encore d'un concours de récitation portant sur 600 vers du "Cid". Nous restâmes finalement deux concurrents: Lacoin et moi. Le match dura longtemps sans que nous arrivions à nous départager. Finalement, un léger faux-pas de ma part valut la victoire à mon adversaire Lacoin.

Avec le P.Schilliger nous apprîmes tous les beaux textes au programme de cette classe:

-"Mignonne, allons voir si la rose..." (de Ronsard)

 -"Heureux qui comme Ulysse..." (de Du Bellay) .

-"Consolation à Du Périer" (de Malherbe)

 - La "Mort du Loup" (de Vigny)

 - Le "pélican "("Nuits de mail' de Musset)

 - La "Retraite de Russie" ( de V. Hugo ) etc.. etc..

Bref, il nous donna dès la troisième une sorte de culture générale de la littérature française qui nous prépara bien à nos Humanités et à notre Rhétorique.

En Seconde et en Première, il fut mon professeur de Maths et de Physique et Chimie. Je mordais bien à ces matières, si bien que, si j'avais pu faire Maths-Elem. au lieu de la philosophie en deuxième partie  de bac.,

.J'aurais pu faire une aussi belle carrière scientifique que j'en ai fait une littéraire. C'est un

peu à cause de cela que je passais pour le "chou chou"du P.Schilliger... Il nous enseigna excellemment la Géométrie dans l'espace . J'obtins la note 10/10 à ma question de cours de  géométrie dans 1 espace, au baccalauréat Je me souviens que c’était sur le « tronc de cône »)... Il nous enseigna non moins bien la physique et la chimie.

Il nous emmenait, pour l'étude de l'électricité en Première, à la turbine dont il avait la charge dans la maison. Il nous expliquait minutieusement le fonctionnement sur pièce, nous procurant ainsi d'excellents travaux pratiques... En chimie, il fit maintes expériences en classe: par exemple, la constitution de l'eau à partir d'oxygène et d'hydrogène ou la production d'H2 S., l'hydrogène sulfuré, qui sent les oeufs pourris et provoquait parmi nous des rires et des pincements de nez... Bref il savait rendre vivante et concrète la classe de physique et chimie... Le seul point noir au tableau était que, n'ayant pas le temps de préparer la solution des problèmes avant la classe, il se servait à nos yeux du corrigé et même parfois en se trompant, si bien que c'était l'un de nous qui finalement expliquait la solution.

Comme nous connaissions ses goûts scientifiques, chaque année, à l'occasion de sa fête, la St-François-Xavier, le trois décembre, nous lui offrions l'abonnement à la revue 'Science et Vie et il avait dans sa chambre toute la collection.

Je l'eus aussi comme surveillant de dortoir: je me souviens qu'il y fit lire, pendant que nous nous déshabillions, la Vie du père de Foucauld de J.Fr.Six et la vie d'un converti passé de la peinture à la vie monastique et qui avait pour titre "Le Tourment de Dieu'! (de Verkade)...

Surveillant de dortoir, le P.Schil1iger ne manquait pas de facétie. Certains d'entre nous cueillaient en promenade des nèfles, fruit dont le pays abondait ; et ils les mettaient à mûrir dans leur placard, sous leur linge. Le Père qui avait le nez fin, sentait . quand elles étaient à point:  Il en opérait alors la rafle et les distribuait aux élèves qui avaient la charge du balayage du dortoir.

fête-Dieu –les dessins à la sciure teintée

fete_dieu

Le. père Schilliger était aussi un artiste; en peinture et en théâtre. :il aimait les beaux tableaux; il nous les fît connaître  la peinture classique (Poussin, Le Nain, Rubens, Van Dyck, Goya, Mme Vigée- Lebrun:, etc...) ni la peinture romantique (Delacroix et autres) n’avaient  de secrets pour lui. Il nous les montrait à la lanterne magique  et nous les commentait en fin connaisseur. Un de ses  « dadas » était de nous faire remarquer la forme triangulaire de la composition... Il adorait le théâtre; il monta un nombre important de pièces: je me souviens notamment des "Crochets du Père Martin" où il m'avait donné le rôle  du père. Il nous fit jouer parfois chez les Curés des paroisses voisines. ,Nous allâmes ainsi jouer chez le curé de St-Marcel-d'Urfé une comédie :  « Les Berlurons ont une auto". Après la séance, le P.Curé nous offrit à goûter. Il demanda au P.Schilliger la permission de nous laisser fumer ;    le P.Schilliger accorda et en fuma une lui-même... Son talent de peintre. il le consacrait chaque année à la procession de la Fête- Dieu  il fit de même en 1929 pour la Béatification de Don Bosco. . En préparation de  ces jours-là, il se faisait le décorateur du passage  du St-Sacrement. .1U moyen de dessins faits avec de la sciure de diverses  couleurs. Non  seulement il dirigeait notre travail, mais il oeuvrait directement lui-même.. Un jour, un moutard lui demanda:

« père. Qu’est-ce qu’elle sent votre:sciure? »

-         « Ça sent meilleur que tes pieds et que mon derrière »:-:.lui répondit-il. Certes le P. Schilliger n'était nullement grivois, mais il était nature., un tantinet rabelaisien: il ne reculait pas  devant certains mots crus. Certains le lui ont reproché. Je trouve, moi, que cela rajoutait: à sa personne un air de liberté et d'authenticité très agréable ! 

Au physique, c’était un homme plutôt grand. Il avait un vaste front des cheveux bruns bien coiffés,  le nez bien droit, portant lunettes.. Son.. Visage bien ovale était agréable. Sa démarche  ne montrait pas de hâte, était posée.

Le plus émouvant souvenir que je garde de lui, c'est lorsque, en seconde, je fus en conflit avec le P.Préfet et mis par lui en quarantaine. Cette punition consistait en ceci: pendant toutes les récréations, je tournais inlassablement autour de la cour. Je n'avais pas le droit de parler à quiconque (et il n'y avait plus de directeur, le successeur du P.Cau n'ayant pas été encore nommé) et personne n'avait non plus le droit de m'adresser la parole, ni élève, ni surveillant, ni professeur. Hélas! tous respectèrent cette odieuse consigne, tous sauf un : le P.Schilliger, qui fréquemment venait me tenir compagnie et bavardait avec moi; nous tournions ensemble. Il fut le seul à braver l'autorité du Père Préfet (je crois qu'ils ne s'appréciaient pas beaucoup l'un l'autre). Je lui ai été infiniment reconnaissant de cette attitude qui m'a touché jusqu'au fond du cœur.

Après ~on départ du Château d'Aix comme élève en ]932, je ne revis plus le P.Schilliger qu'à Noël 1936 ; sous-lieutenant de réserve à Besançon, j'avais profité d'une permission pour faire un tour dans mon vieux Château. Et là, je retrouvai mon cher P.Schilliger toujours fidèle au poste. Bien entendu, il me traita pleinement en adulte, me fit ses confidences sur sa vie privée au Château d'Aix, sur le P.Cau qu'il avait lui aussi en très haute estime, sur ses rapports avec ses confrères et notamment sur le P.Préfet. A cette occasion, il me confirma ce que j'avais soupçonné en 1930, c’est-à-dire leur peu d'atomes crochus. Il me raconta même que le personnage en question avait toujours été dur et autoritaire et que  déjà, comme élève à Nice où il l'avait connu, il passait pour un sauvage.

.Je garde du père François- Xavier Schilliger que je ne revis plus après 1936 (j'appris son décès plus tard que 1957, par des Anciens), un Souvenir ému: celui d'un homme juste et pieux (il disait sa messe avec une telle conviction !), mais aussi d'un homme courageux, grand travailleur, très 11umain et parfaitement tolérant, plein de respect pour la personnalité de ses élèves, bien qu'il les gourmandât parfois assez rudement pour leurs ma1adresses en classe de maths, physique et chimie. Je le considère comme un excellent salésien, vrai fils de Don Bosco.

CHENEREILLES, ce mardi 14 juillet 1987( Émile Liogier).


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