Comment pourrais-je oublier, plus de cinquante ans après leur déroulement, des événements qui se passèrent alors en Haute- Savoie à la colonie de la Verrerie sur la commune de Thorens ? Peut-être le moment est-il enfin venu de raconter ces quelques souvenirs aux anciens du Château. Bien que ce fut lors d'une période particulièrement implacable et meurtrière de cette guerre j'en garde un merveilleux souvenir. Dès mon arrivée là- bas j'étais tombé sous le charme de cette paisible vallée savoyarde et j'étais à mille lieues de penser qu'elle allait servir de décor à une des pages les plus tragiques de notre histoire contemporaine.
|
août1945- au
premier plan à droite, le béret du Père Mosser |
Située
à une vingtaine de kilomètres d'Annecy et de son lac, cette "colo" dépendait
du Foyer Social de Thonon-les-Bains, la maison du Père Cartier, et si les
enfants étaient tous savoyards, par contre plusieurs moniteurs et
aide-moniteurs venaient du Château d'Aix. Pour mon compte personnel j'y ai passé
deux étés en 1942 et 1943 et me souviens y avoir rencontré entre autres, le Père
Al1ouard qui y faisait fonction d'économe, Paris, Lucien Montade, Dubouchet,
François David de Sauzéa, Patat et encore quelques autres dont je ne me
souviens plus. La colo se trouvait dans une vieille et solide demeure du XVllème
qu'on nommait la Verrerie et qui se trouvait au lieu dit d'Usillon tout au fond
d'une vallée qui donnait d'un côté au pied du Parmelan et de l'autre au pied
du plateau des Glières qui allait devenir tristement célèbre dans le temps
qui suivit. .
|
|
Le Père Tisserand qui nous avait fait venir comptait sur nous, les Aixois, pour aider à l'encadrement ainsi qu'à la maintenance. En particulier pour les chants et les jeux car nous utilisions le même répertoire qu'au Château, avec entre autres le jeu de viste et les numéros qu'on se fixait sur le front. Parmi les travaux auxquels j'ai participé Je me souviens que les toilettes s'étant bouchées c'est François David et moi- même qui pour les remettre en état, ouvrîmes une tranchée et changeâmes les tuyaux et je peux vous assurer que nous ne sentions pas particulièrement la rose. Côté distractions je me souviens que sous la direction du Père Tisserand, qui con- naissait bien les lieux, nous organisâmes aussi une visite des grottes de la Diau, une des plus vastes de France et qui à l'époque était pratiquement inconnue. Ce fut la première fois que j'utilisai une lampe au carbure et cette aventure me parut extraordinaire, la "spéléo" n'existant pas encore en tant qu' activité sportive.
Les jeunes colons quant à eux venaient tous de Thonon et de sa région et c'était pour eux une bonne occasion de tirer leur ventre de la misère: le paysan d'â côté nous fournissait du lait, des pommes de terre, des carottes, du lard et pas mal d'autres produits. Plusieurs fois j'ai accompagné le Père Allouard qui empruntait la carriole à cheval de la ferme d'à côté et nous allions faire des courses à Thorens et parfois l'on poussait même jusqu'à la gare d'Annecy. En deux occasions nous avons, François David et moi-même, gravi la falaise pour parvenir sur le plateau des Glières afin d'aller chercher des reblochons dans les chalets d'estive. Ce plateau donnait l' impression d'une forteresse isolée derrière des falaises à pic. Pour y parvenir nous empruntions un passage au-dessus du vide en nous aidant d'une chaîne fixée dans le roc et après avoir traversé une forêt extrêmement sauvage. Parvenus sur le plateau la progression s'avérait facile et nous allions dans des chalets où nous étions reçus en amis car tous connaissaient le Père Cartier et le Père Tisserand. Nous y buvions du lait, mangions un morceau de fromage et redescendions les sacs à dos pleins de reblochons frais. Ce splendide décor d'un vert profond encore plus beau dans la pleine lumière du mois d'août, le tintement des clarines des troupeaux lointains nous offraient un tableau à la fois paisible et sauvage. Je ne pourrai jamais oublier ces deux expéditions et je me souviens aussi de ces braves gens qui nous accueillirent: par la suite leurs chalets furent incendiés par les troupes allemandes et certains périrent au cours des combats de février et mars 1944 alors que le plateau recouvert de neige leur donnait l'impression d'être imprenable.
Je me souviens de deux faits précis qui vinrent troubler notre vie quotidienne. Une nuit nous entendîmes un brouhaha terrible avec des cris, des invectives et au matin nous apprîmes que les maquisards étaient descendus dans la vallée pour s'emparer des vêtements et du matériel d'un groupe de "Jeunesse et Montagne" qui se trouvait à Usillon. Nous en eûmes le récit par un ancien du Château, Xavier Epitalon, qui, le monde est vraiment petit, faisait ici l'équivalent de ses Chantiers de Jeunesse. Il vint nous raconter qu'en pleine nuit on était venu les surprendre et qu'en quelques minutes ils s'étaient tous retrouvés en slip, sans matériel et sans ravitaillement. Le tout s'était déroulé sans incident grave et je pense même qu'il devait y avoir des complicités dans la place. Peu de temps après alors que nous avions emmenés les colons dans la forêt pour des jeux de piste un abbé me demanda de redescendre à la Verrerie car on y avait oublié du matériel. Il y avait bien une bonne demi-heure de marche pour revenir.
Quand je pénétrais dans la vaste maison je vis avec stupeur une vingtaine de mitraillettes suspendues aux porte-manteaux du couloir tandis que je me sentis saisi par une poigne vigoureuse. Je fus poussé dans une salle qui nous servait de réfectoire et là je vis une vingtaine d'hommes aux visages barbus et tannés par les intempéries et le soleil. Le Père Tisserand ainsi qu'un abbé du diocèse de Dijon qui passait ici ses vacances (il était recherché par la Gestapo comme je le sus plus tard et dirigea même le Comité de Libération de sa région) rassurèrent les maquisards. Ceux-ci étaient venus aux renseignements et certains en profitaient pour se confesser. Je compris alors que le pillage des "Jeunesse et Montagne" n'avait pas été le fruit d'un simple hasard. Bien sûr on exigea de moi le plus grand secret, mais c'était il y a cinquante deux ans et la plupart des protagonistes ont disparu.
Repassant sur les lieux trente ans plus tard je rencontrais à la Verrerie des Genevois qui s'y étaient installés. L'un d'eux me raconta que lors de l'assaut des troupes alpines allemandes la Verrerie avait servi de P.c. à la Milice et à la Gestapo, et je frémis en imaginant ce qui avait alors pu s'y passer. Le lendemain je remontais aux Glières, mais par le Petit Bornant. Etait-ce le changement d'itinéraire ou quelque phénomène inexplicable, mais je ne reconnus pas les lieux. Je me recueillis là où se trouve actuellement un monument commémoratif et je me souvins de ces combattants que j'avais rencontrés à la colo, de ces montagnards qui nous avaient si bien reçus et qui pour la plupart avaient péri.
Tandis que je trace ces lignes je revois les visages du Père Tisserand, du Père Cartier et du Père Allouard. Le premier surtout m'a fortement marqué car cet homme exceptionnel savait révéler en chacun ce qu'il a de meilleur. Il y a longtemps qu'ils nous ont quittés mais je ne ressens pas vraiment de tristesse car pour moi ils vivent encore dans mon souvenir et dans mon cœur. Puissent ceux qui, comme moi les ont connus et aimés, les sentir revivre en lisant ces lignes et partager un peu mon émotion à leur évocation.
Paul THIOLIERE
.