Octobre 1940, la guerre
a commencé depuis un an, nous sommes entrés dans la période où on ne
l'appelle plus "drôle". Je débarque du car Mondon qui depuis Roanne
a amené son contingent d'élèves jusque dans la cour du Château. Un coup d'œil
par-ci, un coup d'œil par-là, je ne connais encore personne, je suis un
nouveau destiné à entrer en classe de 5ème. Trois mois auparavant, j'ai passé
mon certificat d'études et pendant les quelques mois qui l'ont précédé, deux
fois par semaine, alors pensionnaire à Perreux, je descendais le soir à la
cure du village où un brave curé m'initiait aux arcanes du latin, Rosa la rose
etc, ce qui devait m'éviter de passer par la sixième et accéder directement
dans la classe supérieure.
Premiers contacts avec le cadre, dortoir, études, classes, réfectoire,
chapelle. Quelques jours nous avons le Père Rossi comme directeur qui part pour
fonder "Le Bon Accueil" au soleil du midi. Il est remplacé par le Père
Cambon.
Et voici la première année de ma vie Aixoise qui va commencer. Le Père Pierre Dufaud est alors le professeur principal de la cinquième. Un poète, un artiste. Grand amateur de vers et de littérature.
Saviez vous, Père Dufaud que vous aviez des élèves farceurs en diable qui valaient bien celui dont vous aimiez à nous évoquer l'histoire lors de nos promenades dominicales, j'ai nommé Gaspard, celui des Montagnes, né sous la plume d'Henry Pourrat. Peut-être l'aurez vous remarqué, peut-être l'avez vous saintement ignoré, mais lors de ces promenades au cours desquelles vous nous évoquiez les heurs et malheurs de la Poule-Courte, l'une des héroïnes de cette oeuvre, nous nous efforcions à prendre des chemins que nous savions être particulièrement "dévoyés" par rapport à la ligne droite, ce qui nous permettait parfois de rentrer au Château "Vêpres dites", sans doute au grand dam du Père Supérieur, mais allez donc résister à des chenapans qui se délectaient des histoires que vous leur racontiez.
C'était le temps où nous allions entrer dans les vaches maigres de la nourriture, le rationnement du sucre avait déjà commencé, et en ce début de l'année scolaire 1940, nous allions commencer à peser le pain....
Les souvenirs m'assaillent tout en vrac, mes différents professeurs sont là, devant moi, je les revois comme si c'était hier. Les Pères Poncet, Hannauer, Bruck, Simon, Aubry. Ce cher Père Aubry qui nous enseignait la littérature comme je ne l'ai jamais connue après, en nous situant les écrivains aux divers stades de leur vie et de leurs oeuvres. Comment le voir ? - à 2O ans, à 30, puis quarante ans etc.. Ce n'étaient pas des cours d'élèves de secondaire, mais un dialogue que nous ouvrions avec ces hommes.
Il y avait les grands jeux dans les deux cours (celle des grands, celle des petits), après le repas de midi - ils se transportaient en été, après les vacances de Pâques, sous les frondaisons autour du lac -. Rappelez vous, le drapeau simple, le drapeau-double, la capitale, le ballon prisonnier, si je me souviens bien, ils correspondaient à un calendrier bien établi dans la semaine. Le tout était bien sûr de rattraper un adversaire ou de ne pas se faire prendre par lui pour ramener le drapeau à la base. Lorsque nous courrions sus à l'ennemi, il arrivait que croyant rattraper un adversaire (nous devions le toucher de la main), il nous échappait en donnant un coup de reins. Nous devions alors crier "Αφω" - Certains prétendaient en avoir découvert l'origine. Le mot se serait, parait-il traduit par "Que je te laisse aller" - Les littéraires, à vos "Bailly". Nous avions dans nos rangs un champion de course toutes catégories : Salvatore Evangelisti.
Et nos grands jeux dans les bois, jeux de "Vistre" - Vistre éclaireur, vistre trois pas, etc... - les parties de foot dans le pré, le long de l'Aix où nous nous rendions en prenant la route "buissonnière" de Juré (et Dieu sait s'il y avait des plantations de buis que nous allions cueillir pour le dimanche des Rameaux, et les corbeilles de jonquilles destinées au reposoir de la semaine Sainte).
Et puis il y avait la musique - Ayant alors du souffle, j'avais commencé
par le clairon, puis étais venu aux trompettes (de cavalerie et d'harmonie), te
souviens-tu, Henry Melleray, nous jouions côte à côte dans la salle de théâtre.
Nous apprenions alors sous la baguette du Père Allouard, les airs de
Blanche-Neige de Frank Churchill.
Si je me souviens bien tu avais ta trompette personnelle. Nanti de trois instruments, nous devions les porter avec nous dans nos déplacements lors de la Fête-Dieu, quand nous allions, de village en village honorer le Saint-Sacrement où sonner du clairon lors de l'élévation quand nous assistions à des messes extérieures. Instruments qu'il fallait faire briller comme de l'or la veille des grandes fêtes et dont nous assurions le coulissage des éléments avec de vieux morceaux de couenne de lard. Pendant ces processions du Saint-Sacrement, je nous vois encore marchant au pas sur 4 temps. Comment s'appelait le morceau que nous jouions, n'était-ce pas quelque chose comme "La Vosgienne ?"
Vous souvenez vous aussi de nos processions des "Rogations". Nous partions du Château traversions l'Aix par le pont qui menait à la scierie et remontions un chemin bordé de cerisiers qui s'en allait vers les prés. Pendant le parcours nous dialoguions les litanies des Saints, et .... chut, c'est un secret, ne le répétez pas, lorsque nous arrivions au texte latin qui disait "Te rogamus audi nos", certains parait-il en auraient entendu d'autres répondre par : "Tiens mon chien, voilà un os...." Chut !
Père Dufaud, vous dirigiez vos petits Coeurs Vaillants qui s'en allaient à l'automne de ferme en ferme , l'insigne vert ou bleu cousu au béret, vendre à nos braves paysans les calendriers C.V.. Et, si les gens étaient braves, ce n'était pas toujours le cas des chiens qui, dit-on, ont horreur de l'uniforme. Or, l'uniforme nous le portions, berêt, pélerine et galoches. Par groupes de trois ou quatre nous approchions prudemment des fermes jusqu'aux premiers aboiements. Dès que nous les entendions, c'était une sabotée sur les chemins pierreux pour nous en éloigner le plus vite possible. Et ceci, jusqu'au jour où :...... l'un d'entre nous, je ne saurais dire lequel nous initia à un stratagème qui devait à jamais nous débarrasser de cette vermine de chiens hurlants. C'était très simple, il suffisait de tourner le dos aux chiens dès que ceux-ci nous apercevaient, de nous courber en deux et de regarder nos ennemis, la tête entre les jambes.
Effet radical, les
chiens s'en allaient en hurlant, mais dans l'autre sens, se demandant sans doute
quels étaient ces êtres étranges qui les regardaient. Et triomphants, nous
pouvions alors parvenir jusqu'aux fermes et vendre nos calendriers.....C'était
l'époque où nous chantions :"C'est nous les petits gars de France, écoutez
nos joyeux accents, notre nom chante l'espérance, car nous sommes les Coeurs
Vaillants.
Et la chorale, que de
chants avons-nous pu chanter. Je me souviens de notre livre de cantiques qui était
de l'abbé Brun. Plus tard, lors d'une nouvelle édition il était spécifié :
Monsieur le Chanoine Brun. J'en avais alors fait la remarque au Père Tisserand
en lui indiquant que le chant pouvait aussi
faire acquérir des grades dans la hiérarchie ecclésiastique. Il y a
quelques temps, en visite le soir de Noël chez des amis ou nous devions réveillonner,
j'ai entendu un Noël que je n'avais plus jamais écouté depuis le Château :"D'ou
vient quand cette nuitée, tout le ciel en feu reluit......";
j'en avais les larmes aux yeux. Et nos grands morceaux de bravoure: Dextera
Domini, Quae est ista, avec les
soli chantés par le Père Tisserand : "Non moriar, sed vivam et narabo
opera Domini", où bien : "Posuit, rex diadema régni, in
capite ejus". Sans oublier l'Hymne à Jeanne d'Arc : Sonnez fanfares
triomphales, tonnez canons battez tambours. Et la Missa Brevis de Palestrina
et l'air préféré de notre ami Paul Thiolière : La Prière de Marie Stuart :
"O domine Deus..... In dura catena, in misera plena languendo, gemendo
et genuflectendo, adoro, imploro" .......
Je me souviendrai toujours d'un concert spirituel donné à St Etienne en l'église St Charles. Nous étions partis de fort bon matin en car pour notre destination, et sachant la tâche qui nous attendait, le Père Tisserand nous avait fait sucer au cours du voyage de toutes petites pastilles noires destinées à nous éclaircir la voix, qui se souvient du nom : Pectoïds, Blackoïds ?.... En rentrant le soir, il nous avait raconté qu'à l'issu du concert donné dans l'Eglise une bonne vieille paroissienne s'était approché de lui pour le féliciter en lui disant que c'était aussi beau que "les petits chanteurs à la Croix de Bois", et bien vous me croirez si vous le voulez, le Père Tisserand n'en avait pas été autrement flatté.....
Et puis il y avait les séances de théâtre. Je crois que pour les noter, il faudrait tout un bottin pour citer tout ce qui fût joué sur les planches de notre théâtre. Parlons des Farces, d'abord - La Farce du Cuvier, la Farce de Maître Pathelin, la Farce du Patissier, les Trois aveugles de Compiègne, la housse partie, ou la Couverture partagée, j'en passe. Je revois encore André Hafner dans la farce du Patissier, battant la semelle, se frottant les mains pour se réchauffer et clamant "Ce froid me glace, je ne puis pas rester en place....."
"L'Ours et les deux compagnons" où je campais l'un des deux Compagnons, l'autre étant notre ami disparu Léon Poncet. Lui-même, certains s'en souviendront, interprétait le rôle de "L'interpreter" dans "l'Anglais tel qu'on le parle" version revue et corrigée de Tristan Bernard et, passant son test devant l'hôtelier, son futur employeur, pour lui faire "avaler" ses connaissances de l'anglais lui débitait à toute vitesse : La batterie, Manchester, chapeau, chapeau etc....."
"Le mort à cheval" où dans les coulisses, notre ami Jean-Claude Hanotte imitait à s'y méprendre le galop du cheval en se tapant des deux mains sur les cuisses......
Et le classique, le grand classique, Michel Mouillard campant ou plutôt, "bossuant" un Harpagon plus vrai que nature - tout le monde à la fin de la pièce se demandait comment il avait ainsi pu jouer tout son rôle courbant l'échine à s'en bloquer les vertèbres à jamais.
Encore un souvenir qui je crois reste dans les mémoires de tous ceux qui se trouvaient au Château à cette époque "Le Jeu du Corsaire", je crois que beaucoup de ceux qui le virent se souviennent encore des airs de marins qui scandaient le spectacle.
Bien sur il y eut des moments difficiles, au cours de ma première année scolaire, ce fut la tragique disparition du Père Cambon. Bien jeune encore ce fût la première fois de ma vie que je me trouvais face à la mort. Nous allions le voir dans la tour, par deux ou par trois.
Des hivers rudes, comme ceux dit-on de toutes les guerres, la glace cassée au coin du lac, où nous allions le matin tremper symboliquement un gant de toilette pour nous en frotter le museau. Les courses endiablées, sans tricot où nous entraînait Jérôme Muré pendant la 1/2 heure matinale de gymnastique, en plein hiver.
Il faut que je vous révèle un secret. Nous étions alors en étude sous la surveillance du Père Perron (alors professeur de 6éme) - Au cours de celle-ci, nous avions été appelés à nous rendre à un rassemblement dans la cour pour accueillir Madame la Baronne de Rochetaillée venue rendre visite à son Château. Or, à 3 où 4 nous nous étions attardés dans la salle de la petite étude et avions mis le bureau du Père Perron en porte-à-faux en avançant au maximum les deux pieds avant de celui-ci sur le devant de son estrade. Or, le Père Perron avait l'habitude, quand il entrait en étude de jeter brutalement sur son bureau les livres ou les cahiers qu'il portait. Chose qu'il fit donc ce jour-là après la réception. Et vlan !!, le bureau qui ne demandait que cela glissa de l'estrade, bascula, se renversa dans un vacarme infernal, le couvercle se défit, projeté en avant par le choc. Réaction !
Et les promenades, en avons-nous faites, à travers la campagne. Celles des mentions (je n'y fus pas souvent, je dois l'avouer). Il en est une où je me souviens, avoir vu à St Martin la Sauveté, dans la salle paroissiale le film "Goupil Mains-Rouge, celle de la Fête du Supérieur (Emile, à l'époque), celle du Cardinal, celle de la fête de notre professeur principal. Il m'en souvient d'une qui devait durer la journée. Nous étions partis de bon matin, libres comme l'air, il faisait un temps splendide. Lorsque midi fût venu, nous attendîmes le ravitaillement qui devait nous arriver par voiture, je crois que c'était le Père Panhard qui devait être au volant. Or malheureusement, la voiture était tombée en panne, et ce n'est qu'après avoir fait demi-tour pour rentrer, exténués, affamés que nous pûmes enfin être ravitaillés. Nous étions alors presque arrivés au château et nous trouvions alors au bord de l'Aix, vous savez, sur le vieux chemin qui allait à Juré, à un endroit situé un peu après le terrain de foot à la hauteur d'un pont qui enjambait l'Aix.
Paul Thiolière, te souviens-tu de ce retour de l'Ermitage, je crois, où, les muscles complètement tétanisés par la fatigue, tu t'étais, en arrivant, le soir, couché au pied de la tour et où tu ne voulais ni ne pouvais plus te relever ?
C'est à vous tous que je repense, mes anciens camarades que je revois dans mon esprit : François Anton, Pierre Dubois, Claude Groult, Léon Poncet, Roland Forest, Georges Fay (Georges, te souviens-tu, tu étais alors "maigre comme un coucou", mais tu développais un fantastique appétit pour dévorer les topinambours - De temps en temps, tu me donnais des buvards publicitaires au sigle des Tréfileries FAY), Jacques Bailly, Etienne Saudet, Jean Déchelette, Pierre André, Emmanuel et Joseph Chaize, ces deux derniers que j'avais connus à Perreux en primaire, Jacques Gateau, André Lafaye. Notre cher François Anton, son nom est attaché pour moi à un souvenir impérissable : sur l'avant-scène du Théâtre, en intermède, nous chantant, comme un professionnel : "La Romance du Muguet". Un bien petit détail, bien sûr, mais le processus de notre mémoire n'est-t-il pas fait à la fois de vision d'ensembles et de petites choses, fixées comme des points scintillants qui illuminent parfois des zones d'ombre.
Te souviens-tu aussi,
François, de la décoration de notre classe pour laquelle tu excellais en réalisant
de magnifiques dessins que nous fixions au mur, une Vierge ou
une Tête de Christ.
(cliquez sur la photo pour la liste des acteurs )
Et toi Léon Poncet, cher camarade disparu, toi qui savais avec grande adresse sculpter des morceaux de buis dont tu faisais de minuscules ciboires ou calices. Tu m'as fait découvrir le Scoutisme avec le livre de Delsuc "Etapes", et les romans du Prince Eric de Serge Dalens. Lorsque nous partions en ballade, tu revêtais alors ton uniforme.
Et notre départ de St Just en Chevalet où après t'avoir pris au passage chez ton père qui était horloger, nous étions partis en vélo rejoindre pendant les vacances notre groupe de classe de 3èmè, et avec notre professeur le Père Hannauer, nous avions passé quelques jours à camper au pied de Notre Dame de l'Ermitage, au dessus de Noirétable. Pendant une certaine nuit, nous étions partis de la grange où nous couchions dans le foin pour monter vers l'Ermitage, à travers bois. Il faisait clair de lune et nous avions trouvé des framboisiers chargés de fruits murs à point que nous mangions à qui mieux mieux. Or, l'un d'entre nous eut la fâcheuse idée d'allumer une lampe électrique et "horreur", nous vîmes que sur les framboises se tortillaient de minuscules asticots. "Eteins ta lampe", fit une voix et nous reprîmes notre dégustation comme si de rien n'était.
Et la saison des foins où nous partions soit retourner l'herbe pour qu'elle sèche au soleil, soit charger un char que nous ramenions le soir, exténués, la fourche sur l'épaule, nous efforçant à retenir le foin qui risquait de tomber dans les chemins pierreux. Qu'il était bon, au retour le bain auquel nous avions droit, dans le lac où nous pouvions nous débarrasser des graminées que la sueur nous avait collées au corps. J'allais oublier la pêche aux écrevisses, aux truites que les plus adroits attrapaient sous les gros blocs de pierre le long de l'Aix après avoir, à plusieurs, doucement, tout doucement bouché toutes les issues du rocher. Nous partions aussi ces jours-là, armées de nos fourchettes bien affûtées pour éperonner les "gagas" que nous pouvions découvrir dans la rivière, très basse en cette saison, après avoir délicatement soulevé les pierres une à une.......
Il y avait aussi tout au long de l'année les différentes cueillettes. Celle des champignons à la rentrée. Sous bois nous ramassions des Lactères dits "délicieux". Puis les châtaignes, et les pommes que nous trouvions sur des pommiers sauvages au milieu des bois. Nous connaissions leur emplacement. Les alises, pas fameux, mais enfin. Après les premières gelées, les nèfles bien ramollies, fondantes à souhait. Aux mois de juin, juillet, les fraises des bois. Nous connaissions des endroits où il y en avait de véritables tapis. Les plus gourmets (ou les moins gourmands) en remplissait leur quart pour les déguster à loisir, tranquillement, quant aux autres aussitôt cueillies, aussitôt mangées. Il nous arrivait aussi, mais en cachette de fumer des tiges de clématites que nous coupions en petits bâtonnets de quelques centimètres.
Ils sont loin ces souvenirs si proches de nous, ils sont notre "passé" au sein duquel s'est forgé notre "après". Je ne voudrais pas terminer ces quelques notes sans faire allusion à l'esprit salésien.
En dehors de la méthode éducative qui en son temps fût très en avance sur les autres, il est une chose unique chez les Salésiens, à laquelle, je crois nous rendrons tous hommage.
:"C'est l'esprit d'accueil". Il est comme un maître mot, où que vous soyez, où que vous passiez, vous trouverez toujours l'application de ce que nous pourrions ériger en devise :
"Là où il y a un Salésien, là se trouve l'accueil".
Je quittai le Château en Juillet 1946.
Jacques Passot
Dans les bois de l’Hermitage (Noirétable) - 1945:
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