UN TÉMOIGNAGE

C’est grâce aux qualités conservatrices de  Paul Thiolière que nous avons pu produire ce document original sur la biographie de notre ami Edgard Pich. Ce témoignage présente aussi un intérêt capital sur l'enseignement reçu auprès des salésiens. - note du rapporteur (JLF)


 « J'ai été élève au Château d'Aix pendant trois années consécutives, en 1950-1951, 1951-1952 et 1952-1953. Puis j'ai émigré à Caluire, chemin de Pied-Chardon et enfin à Hérieux. Mes trois années au Château d'Aix ont à coup sûr marqué définitivement mon existence et il n'est pas de moment où je ne m'en réjouisse pas. Mais je suis à présent (en 1994-) devenu professeur à l'Université de Lyon et je peux, me semble-t-il, mieux définir l'impact exceptionnel que cette éducation a eue sur moi - et je pense aussi sur beaucoup de mes camarades.

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L'ambiance qui régnait au Château me semble issue de deux sources très hétérogènes. D'une part la grande tradition salésienne de Don Bosco: celle d'un enseignement fait par et pour des pauvres, où l'intellectuel, le physique et le manuel étaient fortement liés, au sein d'une communauté éducative aux antipodes des grands magasins où l'on va aujourd'hui acheter des tranches de savoir; et cette communauté visait à développer de très fortes valeurs de convivialité, de bonne humeur, dans la rudesse de certaines conditions matérielles. Mais j'ai eu aussi la chance d'être marqué par trois professeurs, les pères Victor Mosser, Jérôme Muré et Welter (ce dernier à Caluire et à Heyrieux) qui transmettaient, en même temps que la spiritualité salésienne, des valeurs différentes enracinées dans le terroir alsacien où ils avaient eux-même grandi. Il y avait en effet chez eux, et chez d'autres qui ont joué un rôle moindre dans mon éducation, mais tout particulièrement chez le premier (et je lui en sais gré tous les jours de ma vie), une rigueur méthodologique, un sens dialectique et une ouverture intellectuelle (encore plus sensible chez le troisième) qui se rattachent, je le vois après coup, à la grande tradition de l'enseignement allemand. Après plus de quarante ans, après avoir subi les épreuves redoutables de latin et de grec à l'agrégation des lettres classiques, après avoir enseigné depuis un quart de siècle à l'université la

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Père Victor Mosser

littérature et la grammaire françaises - je reconnais que je dois presque tout ce que je sais (et surtout ce que je comprends) au Traité d'analyse grammaticale et logique que le père Mosser nous a fait assimiler pendant mes trois premiers mois de sixième; quant au latin, jamais cette langue ne m'a paru difficile ni étrangère parce que j 'y ai fait mes premiers pas avec une précision et une sûreté définitives, indélébiles.

Le Château a été pour moi et pour beaucoup un lieu de vie: quel collège, quel lycée peut aujourd'hui offrir cette chance à ses élèves? Un lieu de vie où une communauté venue d'horizons très différents inventait la vie au lieu de reproduire servilement un modèle, fût-il prestigieux. Par quelle alchimie la pédagogie salésienne enracinée dans la vie artisanale, rurale et urbaine de l'Italie du Nord s'est-elle trouvée accordée à la passion de la méthode de pédagogues alsaciens, profondément marqués dès leur plus tendre enfante, sans aucun doute, par le sérieux de la science allemande ? Quel mélange étonnant de rigueur et de souplesse, d'extrême familiarité et de vénération pour certains maîtres, de sérieux et de rire, également subordonnés à un respect sans limite de la dignité des personnes, puisque chacune d'elles était placée sous le regard de Dieu omniprésent! Alchimie de. valeurs diverses et malgré tout complémentaires qui a été pour beaucoup d'entre nous~ a posteriori le. plus souvent, comme l'équivalent d'une expérience du miracle. Un miracle qui n'a pas seulement ni principalement été une expérience du merveilleux, mais le fondement de toute une vie.

Edgard PICH, professeur des universités »